Les collants orange

collants orange

À Loretteville, toute excursion à la Lingerie Michèle, rue Racine, était pour nous synonyme d’abondance. Dans cet équivalent local de l’Aubainerie moderne, ma mère réussissait toujours à nous vêtir de pied en cap, mes sœurs et moi. Nous ressortions de ce bazar minuscule équipées en neuf de shorts, de tee-shirts, de chemises à manches courtes ou longues, selon la saison, de culottes et de camisoles, de socquettes et de pantalons pour toutes les occasions.

Dans notre famille, la garde-robe des enfants comptait trois catégories de vêtements. Les vêtements Propres étaient réservés pour la messe, les jours de fête et la rentrée scolaire. Entraient dans la catégorie École tuniques, chemises, cardigans et pantalons choisis pour leur belle tenue, gage de dignité et de notre appartenance à la classe moyenne florissante. La catégorie Jeux, enfin, réunissait tout ce que le temps, les mésaventures et la vie en général avaient expulsé des catégories précédentes.

En digne benjamine de la fratrie, j’héritais de mes sœurs une bonne partie de leurs vêtements qui avaient survécu aux impondérables de la catégorie Jeux. Par conséquent, tout vêtement neuf occupait dans mon cœur et ma garde-robe une place privilégiée qui lui valait d’être porté jusqu’à l’excès. Je me souviens d’avoir paradé fièrement pendant une semaine dans une salopette en faux denim jusqu’à ce qu’une compagne de classe me demande si j’avais autre chose à me mettre sur le dos. Si la subtilité vestimentaire n’était pas mon fort, la subtilité tout court n’était pas le sien.

Je garde un souvenir particulièrement vif d’une paire de collants orange, dont les mailles ajourées en losanges étaient du dernier cri. Bien sûr, mon attachement tenait largement au fait que j’en étais la propriétaire originale et non la seconde ou la troisième.

Même à sept ans, une fille sait quand elle est à son meilleur. Comme le power suit de la femme d’affaires, mes collants orange agissaient sur moi comme une combinaison magique, une vitamine C de la confiance en soi, un écran entre moi et l’adversité. Ce premier jour, j’étrennai mes collants à l’école comme on porte un drapeau. S’il y eut dictée, je la réussis sans doute haut la main, en pleine possession de mes maigres connaissances grammaticales. À la récré, j’exerçai un prodigieux ascendant sur mes amies, en plus d’emporter la première place de tous nos jeux. Grâce à mes collants orange, j’étais invincible.

Tous les toxicomanes savent qu’on ne renonce pas facilement à pareille ivresse. Aussi fut-il hors de question que je retire mes collants neufs en rentrant de l’école, même s’ils entraient dans la catégorie Propre ou École. Je les aurais gardés pour dormir si la vie n’en avait décidé autrement.

Ce ne fut pas ma mère qui m’empêcha de dormir avec mes collants, mais ma sœur, avec qui je bricolais depuis quelques jours un mobilier de salon pour nos Barbie. Histoire d’apporter la touche finale à une table de salon, nous avions déniché un vieux gallon de peinture rose que mon père avait utilisé quelques années plus tôt pour rajeunir une table à langer recyclée en étagère à tout faire. Sous le couvercle sclérosé par la rouille, l’alkyde avait formé une croûte dure plus foncée. En agitant le gallon, nous entendions comme une promesse le glouglou de la peinture emprisonnée sous la couche durcie, telle l’eau d’un lac gelé. Ne reculant devant rien, Louise attrapa un bout de bois qui traînait sur l’établi de papa et entreprit de percer un trou.

J’aurais dû anticiper la suite, en regardant ma sœur appuyer de toutes ses forces sur son bâton improvisé, ses maigres bras tremblant sous l’effort. Une seconde après le ploc! que fit la croûte en cédant, les longs cheveux blonds de ma sœur dégoulinaient de peinture. Pétrifiées, nous regardions sa robe bleue devenue rose et ses mains qui semblaient recouvertes de gants de vaisselle sur mesure. Je ne mesurai cependant l’ampleur de la catastrophe qu’en constatant avec horreur que je faisais partie des dommages collatéraux : mes fabuleux collants avaient disparu sous une grosse flaque rose. HAAAAAAA!

Oubliée, la table de Barbie! Vite! Il fallait monter à l’étage pour freiner les dégâts et sauver ce qui pouvait l’être. En moins de deux, ma mère, courroucée, envoya ma sœur penaude sous la douche pendant qu’elle m’aidait à me débarrasser de mes vêtements sinistrés. Devant mes pleurs et ma peine immense, elle finit par se calmer et m’assura que ce n’était pas si grave et que la douche viendrait à bout de la peinture qui recouvrait les cheveux de ma sœur. Pauvre maman! Elle n’avait pas compris l’objet véritable de mon désarroi. Et mes collants? Allait-on sauver mes beaux collants orange?

On les sauva, mais pas leur essence, dissipée avec les vapeurs de l’alkyde. Tel Samson après le coup de Jarnac de Dalila, mes collants perdirent leur lustre. La fibre empruntait davantage à la gomme Bazooka qu’à la citrouille. Tant de lavages successifs en si peu de temps portèrent un dur coup au tricot prématurément vieilli : ce n’était plus que des collants qui boulochaient comme les autres, tout juste bons pour la catégorie Jeux. Jamais je ne retrouvai ce sentiment si puissant du premier jour.

Ce jour-là, je compris pourquoi Clark Kent quittait sa combinaison sitôt sa mission accomplie.

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L’attente idiote

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Elle a décidé de changer de place pour ce coin de la salle d’attente. Elle installe bruyamment sa cinquantaine et ses manies en murmurant « bon » à intervalle régulier, comme une invitation à communiquer. Elle sort une banane trop mûre de son sac et la mange en sapant. Les gens autour jettent sur elle des coups d’œil furtifs en regrettant que leur attente se déroule en sa compagnie.

Bientôt, un homme fait son entrée et vient la rejoindre. Retrouvailles! Ils se font la bise avant de se rassoir. Il commente son pantalon, puis le confort apparent de son chandail. Elle explique, avec force détails, qu’elle l’a trouvé chez Smart Set. Il sort son cellulaire et la prend en photo contre le mur blafard de la clinique. Elle est visiblement heureuse. Il lui dit qu’elle est belle, puis lui montre des photos qu’il a prises sous la neige, la veille. Comme elle, il ignore tout des codes sociaux usuels. L’inaptitude qu’ils reconnaissent chez l’autre les rassure sur la leur. À son tour, elle sort son cellulaire et le prend en photo, pendant que les patients assis à côté tentent d’éviter de finir dans l’album souvenir de cet improbable couple. Elle lui montre ses photos en les commentant à voix basse, et lui les regarde à l’aide d’une loupe qu’il a achetée chez Dollarama. Il est incapable de chuchoter, si bien qu’elle chuchote pour deux en ar-ti-cu-lant chaque mot comme s’il était sourd. Il lui parle de sa vue déficiente. Elle veut lui dire qu’elle est hypermétrope, mais le mot tarde à venir, et il complète la phrase pour elle en déclarant : « Tu es un octopus! »

L’adulte moyen normalement constitué a connu son lot de salles d’attente. Moyennant une anomalie congénitale, des dents croches, quelques enfants ou un trouble anxieux, le bilan à vie du patient quarantenaire moyen oscille entre quelques mois et quelques années passées dans les salles d’attente à feuilleter des magazines de l’année précédente, à remplir des grilles de mots croisés, à finir des romans, à texter ou à gérer un enfant bruyant, le tout assis sur une chaise droite en subissant une chaîne de radio qu’il n’écouterait autrement jamais.

Plus maintenant.

En 2015, les professionnels qui ont à gérer une salle d’attente se convertissent de plus en plus à l’écran géant. Croyant bien faire et occuper leurs clients, ils gratifient ces derniers d’un divertissement obligé, qui se traduit le plus souvent par une émission poche que personne n’écoute habituellement à moins d’être prisonnier d’une salle d’attente. La superficie des lieux importe peu. Les vendeurs d’écrans géants savent trouver les arguments pour convaincre ceux qu’on attend de nous brancher sur des valeurs sûres comme l’info continue ou une émission de cuisine ou de matantes.

Tous ne cèdent pas au chant des sirènes de Vidéotron (que je soupçonne de déployer en masse ses représentants dans les dédales du réseau de la santé), et certains praticiens optent plutôt pour un écran d’infopublicités maison. Chez mon dentiste, on me repasse en boucle les étapes qui me mèneraient – moyennant quelques milliers de dollars – à d’éventuels implants dentaires lorsqu’on ne me montre pas en couleurs les signes de la gingivite ulcéro-nécrotique ou hypertrophique. J’ai vu des enfants pleurer pour moins que ça.

Je reproche à tous ces gestionnaires de salles d’attente de contribuer à la baisse du taux de lecture. Même le plus captivant roman perd son charme quand la voix de l’auteur se dispute à celles d’un panel d’ex-politiciens, d’un cuisinier narcissique ou d’une animatrice onctueuse.

La plus déplorable conséquence de l’écran géant dans la salle d’attente est cependant l’effet qu’il produit sur les conversations et les comportements. L’œil vissé sur l’écran, bouche ouverte, plusieurs semblent sous hypnose. Il ne manque parfois qu’un filet de bave au menton. Finies, les discussions divertissantes. Finis, les cours de conversation espagnole, anglaise ou vietnamienne. Je garde, encore aujourd’hui, un vif souvenir de conversations qui ne m’étaient pas destinées et auxquelles je me serais bien gardée de participer. Jamais je n’oublierai ces deux sexagénaires discutant de leurs rencontres du troisième type comme elles l’auraient fait de leur dernière soirée de bingo. À quel moment la délicieuse surenchère prend-elle le pas sur l’exagération bénigne? Je ne saurai jamais à quoi ressemblait l’intérieur du vaisseau dans lequel l’une de ces infortunées aurait séjourné. L’appel de mon nom, ce jour-là, m’a presque déçue.

La clinique sans rendez-vous que je fréquente n’a pas encore succombé à l’écran géant, si bien que j’y ai encore droit à quelques perles que je polis avec délices en rentrant chez moi. Elles me servent souvent de riches leçons et me rappellent qu’il vaut parfois mieux être un octopus aux yeux d’un non-voyant que le 37e patient du médecin de garde.

 

Photo: Creative Commons.

Nouvelles agréables

Susanne Nilsson
Susanne Nilsson

Qui n’aime pas une bonne histoire? N’est-ce pas ce qu’on cherche toujours en parcourant les quatrièmes de couverture à la librairie, en zappant d’une chaîne à l’autre et même en lisant les journaux?

C’est peut-être ce qui me déçoit tant lorsque je sèche sur un roman qui, après cent pages, n’a toujours pas trouvé mon point g littéraire. Frustrée de perdre mon temps, je me sens coupable de le tromper avec des magazines ou des blogues. Je cherche un frisson ailleurs en sautant quelques pages, puis en feuilletant de plus en plus vite. En dernier recours, je me rabats sur les deux dernières pages dans l’espoir d’y trouver de quoi me donner envie de revenir sur mes pas.

Je n’ai jamais ce problème quand je lis une nouvelle.

La nouvelle est un genre littéraire sous-estimé. Je m’étonne qu’elle ne trouve pas plus de lecteurs en 2015, en cette époque de déficit d’attention, de temps raréfié et d’hyperactivité. Le recueil de nouvelles correspond parfaitement, il me semble, à notre temps où l’on commence tant de choses pour en finir si peu. Sur un rayon de librairie ou de bibliothèque, le recueil de nouvelles est une invitation aux aventures d’un soir.

Je n’y résiste à peu près jamais.

La nouvelle est une promesse de plaisir sans engagement ni renoncements. En quelques paragraphes bien ficelés, on arrive au cœur du sujet. Lorsqu’on l’y trouve, le plaisir est vif et surprenant. La fin d’une bonne nouvelle survient toujours trop vite.

Bien sûr, je ne tire pas toujours le bon numéro, et certains textes me laissent franchement de glace, quand je ne me surprends pas, en pleine action, à penser à ce que je ferai pour le souper du lendemain. Je peux toujours mettre un terme à l’histoire – comme un mouchoir que l’on jette –  mais je sais que de toute façon, l’inconfort ne durera pas. Dans quelques pages, je passerai à un autre histoire et je retrouverai, dès les premiers mots, mon anticipation intacte. Le recueil de nouvelles est une boîte de chocolats.

On ne trouve pas, à la bibliothèque ou en librairie, de section réservée aux recueils de nouvelles. C’est ce qui fait qu’on les trouve généralement par hasard, alors qu’on cherchait tout autre chose ou rien du tout. Chaque fois que ça m’arrive, j’ai un frisson de joie, comme devant une talle de fraises sauvages qui n’attendait que moi.

Je renouerais volontiers avec les magazines féminins s’il s’en trouvait pour publier une nouvelle mensuelle. Je ne me suis pas encore remise que l’un d’eux ait refusé de publier une nouvelle inédite en français de l’Américan Jonathan Franzen*. Je ne suis pas surprise non plus, remarquez. Les représentants publicitaires des magazine aiment les choses simples: un spécial cheveux, un dossier « recettes de pommes », un guide d’achat de chaussures. Que diable pourraient-ils dire à un fabricant de mascara, de tampons hygiéniques ou de moutarde forte pour le convaincre d’acheter une page de publicité à proximité d’une nouvelle?

Ça intéresserait peut-être les chocolatiers.

Sur ma table de chevet :

Bienvenue aux damesBienvenue aux dames, Collectif (VLB)

Onze nouvelles masculines, par autant d’auteurs, sur le thème de la taverne. Comment ai-je dit ça, déjà? Plaisir vif et surprenant.

Nuageux dans l’ensemble, Julie Bouchard (Pleine Lune)

Ça sent la nouvelle féminine, dans le sens le plus noble du terme. La première des neuf nouvelles qui, toutes, portent sur la disparition et la perte, m’a furieusement plu. Mmmm. Anticipation intacte.

J’ai aimé :

visite_la_nuitVisite la nuit, Caroline Legouix (La Grenouillère)

J’ai croisé dans ce recueil de 19 nouvelles des procédés graphiques et stylistiques que je ne suis pas près d’oublier. J’aime envier les bonnes idées des autres.

Dance of the Happy Shades and Other StoriesAlice Munro

J’ai souvent dit qu’Alice Munro ne se qualifierait pas à un concours de nouvelles si elle y participait de façon anonyme. Non pas parce que ses nouvelles ne sont pas excellentes, mais bien parce que ses histoires tranquilles et profondément canadian ne donnent pas dans la chute spectaculaire ou dans le singulier que recherchent les jurés des concours.

La théorie de la lumière et de la matière, Andrew Porter (Éditions de l’Olivier)

Dix nouvelles insolites d’un auteur américain que je ne connaissais pas. Elles m’ont curieusement rappelé les nouvelles qu’on nous donnait à lire en cinquième secondaire, dans les années 1970. Ce n’est pas un défaut! Très américain et souvent déstabilisant.

Sur ma liste de lecture :

Crime à la librairie, Collectif (Druide)

Pour lire, entre autres, la nouvelle qu’y signe Geneviève Lefebvre.

Titres de transport, Alice Michaud-Lapointe (Héliotrope)

Parce que le procédé de l’auteure est le même que celui que j’ai emprunté pour Un mercredi comme les autres, sauf qu’au lieu d’avoir pour cadre un restaurant, un mercredi soir, les vingt-et-une nouvelles de ce recueil sont toutes plantées dans les stations du métro de Montréal. Quelle fourmilière de possibilités!

nouvelles_d_argentine-mediumNouvelles de…, collectifs, collection Miniatures, Magellan & Cie et Courrier international

Mon amie Caroline m’a fait découvrir cette collection sans frontières dont chaque titre réunit des nouvelles d’un pays. Vingt-huit titres pour autant de pays. Coloré.

* Tel que le raconte Nadine Bismuth dans La pratique du roman (Boréal, 2012).

Beatrice Labrash, 1938-2015

En 1975, dans le Québec francophone, les fillettes connaissaient généralement deux Betty : il y avait Betty Crocker, qui régnait dans les garde-manger de nos mères, et Betty Cooper, l’amie de Veronica Lodge et d’Archie. Pour nous, les Betty étaient des personnes exotiques, qui venaient de loin et qui incarnaient tout le féminin de l’époque.

J’avais la chance d’en connaître une troisième qui, en plus, était ma marraine. Elle s’appelait Betty Labrash. Dans ma classe de sixième année B, croyez-moi, ça en jetait.

Betty, ma tante Betty, représentait pour moi tout ce que ma mère – que j’aime tendrement – n’était pas. D’abord, elle était rare. On voyait les cousins Ducharme une ou deux fois par année, dans le temps des fêtes et, à l’occasion, l’été, autour de leur belle piscine de la rue Prieur, à Saint-Vincent-de-Paul, devenue Laval.

Betty était glamour. Elle portait ses cheveux blonds gonflés. Dans mon souvenir, elle les portait haut, comme un statement. C’était la seule femme blonde de toute la parenté. Et bien sûr, comme on ne la voyait qu’à Noël et l’été autour de la piscine, elle portait ses cheveux blonds avec un bel ensemble festif ou avec des verres fumés et un maillot de bain. Entre ses doigts aux ongles laqués, sa cigarette semblait meilleure que celle des autres. Ce n’était pas elle, la célébrité de la famille, mais elle avait certainement la tête et le physique de l’emploi.

Betty débordait d’énergie. Le 25 décembre, quand les Ducharme arrivaient bons derniers à la maison parce qu’Yvan s’était perdu en chemin (comme chaque année), mes cousines affichaient l’air blasé de tous les ados du monde, Yvan avait l’air à bout, et Betty? Betty souriait. Alors qu’Yvan avait besoin de longues minutes pour retrouver son calme, Betty était toute à sa joie d’avoir surmonté l’épreuve. Je soupçonne que c’était un trait caractéristique de Betty : les épreuves, petites ou grandes, étaient faites pour être surmontées, et il n’y avait pas de quoi en faire un plat.

Betty était sûre d’elle. Quand on allait chez les Ducharme, Betty régnait. Je ne pourrais dire à quoi tient ce souvenir, mais elle régnait. Elle parlait avec assurance. Elle répondait sans tourner autour du pot. Elle ne nous parlait pas comme on parle à des enfants. Comme on aimait aller chez eux au jour de l’An! On mangeait du Poulet frit Kentucky! Et puis Betty faisait des boules au chocolat et à la noix de coco!

Quand Yvan et Betty se sont séparés, j’ai perdu ma tante de vue. Mes cousines aussi. Je crois bien que 30 ans ont passé depuis. Et parce que même les malheurs apportent du bon, le décès d’Yvan nous a fait renouer avec mes cousines Roxanne et Carole. Noël dernier, Roxanne est venue réveillonner avec les Tremblay. Elle est arrivée à la maison de mes parents, sans se perdre, les bras chargés de paquets. Et dans l’un d’eux, il y avait les boules au chocolat et à la noix de coco de Betty. Les boules à Betty!

En 2013, à la fête des Mères, Carole a publié sur sa page Facebook un montage photo de Betty que Roxanne avait fait. Sur la plus récente des photos, j’ai mis un instant à reconnaître Betty, à 75 ans. Si les années l’avaient vieillie, elle aussi, c’était bien ma tante Betty, avec ses cheveux blonds coiffés, sa tenue du dimanche et son sourire espiègle, comme si elle était toujours prête à entendre une bonne blague. Assise près de la belle piscine de la rue Prieur, un verre de vin à la main, elle fait Cheers! à l’objectif.

Cheers to you too, Betty!

Photo : Roxanne Ducharme
Photo : Roxanne Ducharme

La vieille dame venue de nulle part

2009. Chaque matin, beau temps, mauvais temps, une vieille dame remonte l’avenue de l’Esplanade. Jamais sur le trottoir devant chez moi. Toujours sur le trottoir d’en face. Pas toujours à la même heure, mais chaque matin, du lundi au vendredi, je l’aperçois marchant à petits pas sur des talons aiguilles hauts comme ça. Le bout pointu de ses chaussures pourrait se qualifier comme arme offensive.

Dans certains milieux, on la dirait d’une rare élégance : vêtue d’un tailleur-pantalon blanc. Jamais de marine, de noir ou de couleur vive. Elle juge sans doute que le blanc convient mieux au blond platine de ses cheveux soigneusement mis en plis. Tous les matins. Beau temps, mauvais temps.

Je n’ai jamais vu ses yeux, qu’elle cache derrière d’immenses verres fumés ou, quand il pleut, sous un parapluie bon marché. Je la soupçonne d’être outrageusement maquillée. On ne peut, à 70 ans, être aussi coquette et négliger en même temps la pièce maîtresse de la façade.

Moins d’une heure après son passage, elle refait le parcours en sens inverse. Mêmes petits pas, mêmes verres fumés. Et ça recommence le lendemain.

Je n’ai aucune idée d’où elle va. Ainsi chaussée, elle ne peut arriver de bien loin. Si elle venait de descendre du bus qui s’arrête au coin, elle marcherait devant chez moi et non de l’autre côté. Jamais je ne l’ai vue dans d’autres circonstances : les bras chargés de sacs d’épicerie, en train de jardiner dans une cour, montant ou descendant d’une voiture. C’est comme si elle se matérialisait au coin de ma rue et qu’elle se volatilisait un peu plus loin

2012. Les saisons ne semblent pas avoir de prise sur la vieille dame qui remonte chaque matin l’avenue de l’Esplanade. L’hiver venu, elle remplace ses chaussures par des bottes aux talons aussi vertigineux. Quand le mercure descend sous les –15 °C, je ne donne pas cher de ses orteils ratatinés. Son manteau est blanc comme la neige fraîchement tombée, ses cheveux gonflés à la brosse ne souffrent pas de chapeau. Elle marche à petits pas, mais sans la moindre hésitation. Comme si elle avait une clé dans le dos.

S’il ne faisait pas si froid, me dis-je mollement, je devrais la suivre de loin pour voir où elle va si peu longtemps mais si souvent. À la Caisse du coin, faire un dépôt quotidien? Chez un résident de la rue à qui elle apporte les recettes de la soirée précédente, passée à lire l’avenir dans les feuilles de thé ou le tarot?

2014. Après toutes ces années, je me suis attachée à la vieille dame crêpée qui remonte ma rue chaque matin. Son invariable et singulière tenue ne cesse de m’étonner, et je l’appelle « la Mascotte de l’Esplanade ». Parfois, j’appelle mon beau, qui ne l’a pour ainsi dire jamais vue. « Viens voir! Elle passe! Vite! » Mais il arrive toujours trop tard. Durant toutes ces années, la démarche, la garde-robe et la coiffure de la dame n’ont guère changé. Jamais de chemisier léger, de jupe ou de robe durant les grandes chaleurs. Jamais de sandales ou de flâneurs. Comme si elle portait un uniforme.

Ou un déguisement.

Et si dans sa forme naturelle, la Mascotte de l’Esplanade avait un corps couvert d’écailles et des pieds griffus? Ou si sur sa planète, la matière était une vue de l’esprit et qu’une aura suffisait à distinguer les uns des autres? Ignorant que les modes terriennes changent de plus en plus vite, la Mascotte aura choisi son enveloppe extérieure sur la foi de renseignements périmés. Ou alors elle est pingre – la pingrerie extra-terrestre, ça existe peut-être – et n’a jamais jugé utile de renouveler sa garde-robe.

Du coup, j’ai cessé d’avoir envie de la suivre.

2015. Voilà bien six mois que je n’ai pas vu passer la Mascotte de l’Esplanade. Elle faisait tellement partie du décor – comme la troupe d’enfants de la garderie ou le facteur – que j’avais à peu près cessé de lui imaginer une vie. Puis du jour au lendemain, pfuit, elle a disparu. On peut penser qu’elle a changé de Caisse, ou que celui qui empoche ses revenus de bonne aventure a plié bagage. On peut aussi penser qu’elle a rempli sa mission d’observation et qu’elle s’en est allée à bord d’un curieux vaisseau dont le bruit des moteurs aura été confondu avec celui de l’un des nombreux avions qui survolent le quartier. Riez, riez! Si, comme je le pense, la Mascotte de l’Esplanade est repartie d’où elle vient, je ne donne pas cher de l’avenir de notre planète. Vous ne pourrez pas dire qu’on ne vous avait pas averti.

Et c’est ici que vous l’aurez appris.

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Demander, recevoir

Loosely - Luz Bratcher
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Les femmes – et peut-être les hommes aussi – ont du mal à demander. Nous nous disons généralement mauvais vendeurs parce que nous manquons de conviction, particulièrement lorsque l’objet de notre requête nous concerne.

Lorsque nous étions jeunes, ma sœur reprochait à ma mère de céder à mes cajoleries alors qu’elle-même était si raisonnable et ne demandait jamais rien. Je faisais tout le contraire. Lorsque je voulais obtenir quelque chose – surtout une permission –, je ne reculais devant aucune niaiserie pour faire rire ma mère et l’amener à dire : «Vas-y donc, fatigante!»

À quel moment apprend-on à craindre de demander? Peut-être à l’âge où les conséquences imaginées d’un refus nous semblent trop importantes pour qu’elles en vaillent le risque. La proposition désinvolte que fait l’adolescente à l’élu de son cœur ne laisse rien deviner du travail d’orfèvre qu’elle y a consacré, après l’avoir répétée et reformulée cent fois. En général, la platitude dont elle accouche finalement ne traduit jamais l’émoi qui l’habite. Pas étonnant que l’élu dise non.

Depuis quinze ans, je m’emploie à vendre les mérites de l’ensemble vocal dont je fais partie. J’ai dépensé jusqu’au dernier de mes crédits auprès de certains amis, de relations d’affaires et de parents parce que je crois profondément dans la qualité et la grandeur de ce que nous produisons sur les plans musical et social. Et lorsque nous créons des moments d’éternité comme ceux du concert de samedi dernier, je me dis que le jeu en valait largement la chandelle.

Aujourd’hui s’achève la campagne d’abonnement en ligne à Un mercredi comme les autres : histoires et excès de table. Pendant trois semaines, au moins quarante personnes sont devenues partenaires de ce singulier projet de série littéraire estivale. Quarante amis et parents ont demandé à leurs amis, à leurs proches et à d’illustres inconnus de venir jeter un coup d’œil sur la page de mon projet. Je l’ai fait aussi, mais beaucoup moins que certains d’entre eux. Manifestement, demander pour soi ne devient pas plus facile avec l’âge… La preuve : un autre que moi – l’infatigable Louis-Maxime Lockwell – a formulé la grande demande à chacune et chacun des partenaires du projet.

Je les remercie donc aujourd’hui, comme je le ferai intérieurement chaque mercredi de l’été en leur envoyant une nouvelle histoire ainsi qu’aux quelque deux cents autres lecteurs qui se sont abonnés en ligne et hors ligne.

Merci donc à Adrien, Anne, Béatrix, Caroline, Céline, Chérine, Christian, Denise, Diane, Edmond, Emmanuelle, France D., Geneviève, Ghislaine, Ginette B., Ginette D., Guylaine, Josée (ma Robinette), Josette, Louise, Lucie, Marie-Chrystine, Marie-Claude, Marie L., Marie-Philippe, Marie R., Mathieu, Myrianne, Nadège, Nathalie P., Nathalie V., Patrick, Pierre-Yves (mon beau cœur d’amour), Roxanne, Sarah, Sylvie, Véronyque et Vincent.

Deux personnes, seulement, ont refusé de participer. Je remercie Claude et Yvan qui, de façon informelle, les ont remplacées cent fois mieux. Enfin, je remercie Louis-Maxime, que la vie et le chant choral ont placé sur ma route.

J’ai reçu immensément durant cette campagne, et même si celle-ci n’avait pas connu un aussi franc succès, je n’en sortirais pas moins choyée de vous compter parmi les miens.

Et maintenant, on lit!

La fin de quelque chose

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L’écho de la collision flottait encore dans l’air lorsque j’ai emprunté la bretelle. Le bouchon que forment déjà les voitures qui affluent grossit à une vitesse exponentielle. Occupée à changer de voie pour rejoindre l’autoroute, je m’éloigne du même coup de ma seule porte de sortie. Trop tard. Voyant que je n’y couperai pas, je maugrée devant cette brèche dans ma planification serrée de ce magnifique samedi.

J’aperçois alors le semi-remorque plié en portefeuille, deux cents mètres plus loin. On jurerait que le véhicule, animé d’une vie propre, s’est retourné pour confirmer que ce qui vient de se produire s’est vraiment produit : la Honda réduite en accordéon est bonne pour la casse. Le pare-brise fracassé préserve l’anonymat de celui dont la vie s’échappe peut-être dans l’habitacle. Les policiers qui viennent d’arriver relèvent les bons samaritains en bermudas et sandales bon marché accourus sur les lieux. On entend déjà les sirènes hurlantes des ambulanciers.

Dans sa cabine, le menton appuyé sur la poitrine, son corps affaissé vers la portière, le camionneur semble paisible comme le Dormeur du Val. La nature ne le bercera pas chaudement.

Sur la voie de desserte, dans la cour du Costco d’en face, les clients cordés contre la clôture ont oublié leurs achats et observent la scène en prenant des photos qu’ils relaieront sur leur fil d’actualité.

*

Je ne sais pas ce qui, des accidentés ou des spectateurs, m’a le plus troublée. Notre formidable vulnérabilité à l’imprévu, à l’étourderie et à la malchance, comme l’ont appris les deux infortunés de la route, ou notre propension très humaine à regarder la vie des autres plutôt qu’à prendre la nôtre à bras le corps pour tenter d’en faire quelque chose.

Ce qui me ramène – comme tout et n’importe quoi, ces jours-ci – à ma décision de diffuser par abonnement en ligne Un mercredi comme les autres. Puisque la suite des choses tient parfois à un rétroviseur négligé ou à un soleil trop éclatant sur la chaussée, qu’attendons-nous pour entreprendre ce que nous tardons à faire et pour poser, là, tout de suite, la première pierre de ce grand projet qui nous dépasse? (Ne nous dépasse-t-il pas parce que nous le nourrissons en rêve depuis trop longtemps?) Plutôt que d’attendre, planté contre la clôture, des secours qui arriveront peut-être trop tard, n’est-il pas plus grisant de faire le saut?

À une semaine de la fin de la campagne d’abonnement, 150 lecteurs – ceux de la nouvelle contrepartie Club de lecture compris – se sont abonnés à la série littéraire estivale que je leur propose. L’écriture, comme l’a si bien formulé Simone de Beauvoir, est une activité solitaire où le public n’existe qu’en espoir. Plus maintenant, en ce qui me concerne. Quel immense plaisir j’aurai à lui envoyer, à ce public à la fois virtuel et très réel, une histoire par semaine, comme un rendez-vous que j’ai longtemps espéré!

Dans moins d’un mois, on commence…