D’où nous sommes

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Aujourd’hui, nous sommes rentrés d’une fin de semaine passée à Rimouski.

Malgré le temps frais qui pince les joues, le ciel bleu piscine et le soleil bas de novembre nous donnent vaguement l’impression d’être en vacances. À l’aller, pendant que Pierre-Yves conduisait, je me suis demandé ce que deviennent les gens qui grandissent et vivent à Cap St-Ignace. Que leur apprennent la vue quotidienne des battures, le scintillement des flots sous le soleil de juin et les tempêtes hivernales qui font disparaître l’île aux Grues ? La vie à Cap St-Ignace nous fait-elle différents de celle écoulée à Belœil, Malartic ou Ham Nord ?

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Un jour à la fois

Au cours de l’année qui s’achève, j’ai lu deux journaux que m’avaient recommandés mon amie Marie-Claude et mon mari. Parmi la multitude de romans, d’essais, de recueils de nouvelles qui me font envie et qui attendent ou non leur tour sur ma table de chevet, il s’est trouvé que j’ai consacré plusieurs heures aux journaux d’une New-yorkaise et d’un Montréalais dont je n’avais jamais entendu parler.

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L’étrangère

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Photo : Pierre Tremblay

Assis sur notre grand lit, leurs membres encore emmêlés de la dernière empoignade, les enfants fixent l’image noir et blanc du poste de télévision. Nos sacs et nos valises encombrent la chambre. Dehors, le ciel se confond avec la mer. Je la devine au bout de la rue déserte, ses vagues fâchées par le vent et le froid.

Depuis dix ans, nous avons intégré cette vie de saltimbanques qui nous pousse sans cesse à plier bagage pour un autre ailleurs, peut-être meilleur. C’est ce que nous nous répétons lorsqu’au bout de quelques mois, nous quittons le monde tel que nous le connaissons pour replanter nos racines dans un autre sol plus ou moins fertile. Les enfants n’y voient qu’un jeu. Ils ont appris dès le berceau que leurs frères et sœurs seraient pour longtemps leurs plus fidèles amis.

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Chronique de Salon

 

Québec, 14 avril 2016. Je n’ai jamais aimé fréquenter les Salons du livre. Trop d’enfants qui courent, trop de mémés qui traînent, trop de livres trop chers, trop de bruit, trop de toute. Puis je suis passée de l’autre côté des tables hautes et des tabourets bancals.

 

Depuis, je m’y amuse beaucoup plus. J’observe les visiteurs, j’écoute leurs histoires hautement divertissantes, j’échange les miennes avec celles d’autres auteurs remplis de rêves, d’espoirs et d’anecdotes singulières.

Aujourd’hui, une dame haute comme trois pommes m’a raconté ses folles années de serveuse dans un restaurant de Saint-Hyacinthe, un vieux monsieur échevelé a partagé avec moi tout le plaisir que lui a procuré le film Youth, et un poète ex-prof de philo s’est ému que si peu de gens aiment la philosophie, avant de presque verser une larme quand une dame a acheté son livre.

Écrire, au fond, c’est transcrire ce qui se cache entre les lignes des récits d’autrui.

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Québec, 15 avril 2016

Depuis mon perchoir, dans le stand de BouquinBec, j’écoute la discussion entre Biz et l’une des chroniqueuses interchangeables qui défilent dans l’Espace littéraire aménagé juste devant notre stand. Biz y parle de la brutalité des rapports sur les réseaux sociaux et de la solitude de l’auteur dépêché en séance de dédicaces dans les salons du livre. Il faut dire que l’exercice, pour certains auteurs habitués à être bichonnés par leur éditeur, n’est pas sans rappeler le pilori. Il faut s’attacher solidement l’ego pour ne pas se trouver des affinités avec la chèvre que le gardien de zoo livre au tigre. J’ai vu de grands auteurs, qui méritaient mieux que ça, laissés à eux-mêmes pendant de longues séances n’ayant de dédicaces que le nom. Même si le stand de BouquinBec ne partage pas la place centrale avec les grands éditeurs patentés, il présente au moins l’avantage de réunir plusieurs auteurs en même temps. J’y ai rencontré des poètes au cœur tendre, de jeunes entrepreneurs créatifs et de vieilles âmes généreuses. Et quand le visiteur se fait rare ou inaccessible, mes voisins de table me procurent toujours une parade ou une bonne histoire pour passer le temps.

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Une demi-heure à tuer avant de reprendre du service au stand de BouquinBec. J’en profite pour aller acheter le dernier livre de Biz et bavarder un peu avec lui. En cherchant la bannière de Leméac, je contourne des banquises de best-sellers et franchis des tablées de livres comme autant de plateaux de desserts affolants. L’offre, ici, dépasse tout ce qu’on peut imaginer, à tel point que chaque vente, quand on ne s’appelle pas Biz, Kim ou Danny, relève de l’exploit.

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Québec, 16 avril 2016

Arrivée tôt ce matin, après un petit-déjeuner dans un resto désert d’une rue St-Jean déserte, je me prépare à la première de deux séances de dédicaces de 90 minutes. Faire salon le samedi et le dimanche est une épreuve en soi. Je l’ai sottement oublié. Ce matin, les oiseaux matinaux tirent le meilleur de l’événement. Les premiers à franchir le long couloir enrubanné de la billetterie cueilleront les plus beaux fruits.

Dès onze heures, cependant, la rumeur se fait tapageuse et le trafic s’intensifie. Bientôt, le grand hall du Centre des congrès me fait vaguement penser à La Mecque, avec tous ces pèlerins qui ne se déplacent que grâce aux ondes péristaltiques de la foule. Pour l’auteur obscur, tout contact devient quasi impossible. Le lecteur qui s’arrête devant un stand le fait à ses risques et périls. «Circulez!», grommèle-t-on derrière lui. Je me réjouis de sentir dans mon dos le vide rassurant de notre stand peu fréquenté. Mon voisin, auteur d’un suspense, défend son pied carré d’espace vital qu’une hideuse mascotte ne cesse d’envahir chaque fois que des enfants veulent s’en approcher. Alors je prends des notes et j’observe le défilé. Me souviendrai-je, dans un mois, de cette ado à l’air mauvais dont le t-shirt noir porte la mention: Keep Calm and Kill the Bitch ? De ces deux sœurs coiffées, l’une de bouclettes clairsemées et l’autre de pics pommadés, que mon voisin appelle spontanément Curly et Spiky? Du coin de l’œil, j’aperçois cet éditeur assis en retrait, qui surveille de loin ses auteurs comme un maquereau, son bout de trottoir. Allez, c’est assez. À quinze heures, je fends la foule du mieux que je peux et cherche la sortie.

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Montréal, 16 avril 2016, 21 h

De retour de Québec, je pense encore à ce monsieur — Yvan B. — qui a passé vingt minutes hier à me parler de bons restaurants, aujourd’hui disparus, de la capitale. Ainsi, au Paris-Brest, on pouvait déguster une pièce de filet mignon de deux livres, qu’on se partageait à deux ou plus (ça faisait quand même de sacrées portions). Il m’a aussi entretenue longuement de sa femme, emportée il y a deux ans par l’Alzheimer. Je soupçonne que tous les restaurants qu’il a évoqués étaient les préférés de sa chère disparue, dont il n’a toujours pas inhumé les cendres. Quand ses yeux ont viré dans l’eau, j’ai eu envie de le serrer dans mes bras.

À 80 ans bien sonnés (carte soleil à l’appui), Yvan ne connaissait pas encore les personnages de la deuxième nouvelle d’Un mercredi comme les autres. Aujourd’hui, je m’en veux de ne pas lui avoir demandé le nom de sa femme, mais je crois qu’elle aurait pu s’appeler Margot.

IMG_0449 Photo: Roxanne Ducharme

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Montréal, 18 avril 2016

Les expériences de salon varient infiniment d’un lecteur et d’un auteur à l’autre. Entre la star du moment qui, devant le long ruban d’admirateurs qui l’attendent, a peut-être regretté hier de ne pas s’être munie d’un tampon encreur, et l’auteur autoédité jouissant d’une diffusion confidentielle, des centaines d’autres ont connu ces jours-ci des heures de doute, de joie, d’extase, de dépit ou d’accablement.

Sur les réseaux sociaux, aujourd’hui, les bilans des auteurs sont tantôt amusants, tantôt aigres-doux. Chaque événement littéraire m’apprend de grandes leçons sur la nature humaine et sur le milieu et la chaîne du livre au Québec. Je m’y rends dans l’enthousiasme, j’en reviens inspirée.

Il est temps de reprendre le travail.

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Le sourire de la Joconde

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Mes séjours à l’hôpital n’ont jamais été affaire de souffrance, mais d’espérance. Dans ma tête de cinq ans, la séparation d’avec ma famille était le prix à payer pour devenir comme les autres.

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La dernière fois

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Photo : Creative Commons.

Une énième plainte de César, tapi sous la banquette arrière, et l’odeur d’urine qui s’en échappait, ne laissait aucune équivoque sur la gravité de la situation. Après trois heures de route sous la pluie de décembre, à six dans une Pontiac 1968, sans compter les guppys et le chat, il était temps que ça finisse. Loretteville était déjà loin et Saint-Jean, encore une vue de l’esprit pour la majorité d’entre nous.

Comme d’habitude, papa avait choisi et loué la maison après l’avoir longuement décrite à ma mère au téléphone. Mon père avait un certain flair pour l’immobilier, à preuve le spacieux bungalow que nous venions de quitter, où chacun de nous avait sa chambre. Il faut bien le dire, Loretteville avait constitué une remarquable amélioration sur Pincourt, où nous avions vécu un peu à l’étroit; mais puisque nous arrivions alors de Baie-Comeau, qui s’en souciait? Après ce que ma mère avait vécu comme une déportation, Pincourt – surtout sa proximité de l’Expo 67 – était proprement le centre du monde. Avant Baie-Comeau, il y avait eu un chapelet d’autres villes où mon père avait été dépêché pour améliorer le chiffre d’affaires d’une succursale ou la sauver du naufrage. Saint-Jean était la plus récente destination en titre, et pour faciliter notre intégration en classe, nos parents avaient décidé de déménager avant la rentrée de janvier. Nous avions donc célébré Noël à Loretteville avant de vider les lieux comme des voleurs pour commencer la nouvelle année à Saint-Jean.

Après les sentiers de neige québécois, la famille fit donc son entrée à Saint-Jean dans la gadoue du 28 décembre 1971. Dès notre arrivée, César s’enfuit à la découverte du quartier qui allait le voir mourir dans l’année, et ma mère inspecta sa nouvelle cuisine. La lumière blafarde du fluorescent ne contribua certes pas à dorer la pilule. N’ayant pas fini le travail, les peintres que mon père avait embauchés avaient laissé leur barda dans la cuisine, passablement sale. Comme nous n’allions pas tarder à le constater, la vieille tuyauterie régurgitait régulièrement dans l’évier un trop plein d’eaux usées qui avaient laissé un cerne menaçant à quelques centimètres du bord.

Le premier contact avec notre nouvelle maison dans ces conditions n’était clairement pas la trouvaille du siècle. Pour faire diversion, mon père nous conduisit à l’unique motel de la ville où nous attendaient deux chambres aux matelas défoncés et une télé sans oreilles de lapin. Après le traitement princier de l’Auberge des Gouverneurs, où nous avions dormi la veille, la comparaison prit valeur de présage. Toujours optimiste, mon père nous emmena manger au chic Golden Dragon, mais ma mère n’y vit que les grosses faces de père Noël de plastique scotchées sur les miroirs, le cheveu englué dans son chow mein au poulet et la vitrine battue par la pluie et le vent. Ce soir-là, elle jura qu’on ne l’y reprendrait plus et déclara à mon père que sa prochaine affectation se ferait sans nous. Contre toute attente, les nomades que nous avions toujours été devinrent définitivement Johannais, et ne déménagèrent une dernière fois que pour emménager dans un bungalow flambant neuf d’un quartier voisin.

 

 

Les collants orange

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À Loretteville, toute excursion à la Lingerie Michèle, rue Racine, était pour nous synonyme d’abondance. Dans cet équivalent local de l’Aubainerie moderne, ma mère réussissait toujours à nous vêtir de pied en cap, mes sœurs et moi. Nous ressortions de ce bazar minuscule équipées en neuf de shorts, de tee-shirts, de chemises à manches courtes ou longues, selon la saison, de culottes et de camisoles, de socquettes et de pantalons pour toutes les occasions.

Dans notre famille, la garde-robe des enfants comptait trois catégories de vêtements. Les vêtements Propres étaient réservés pour la messe, les jours de fête et la rentrée scolaire. Entraient dans la catégorie École tuniques, chemises, cardigans et pantalons choisis pour leur belle tenue, gage de dignité et de notre appartenance à la classe moyenne florissante. La catégorie Jeux, enfin, réunissait tout ce que le temps, les mésaventures et la vie en général avaient expulsé des catégories précédentes.

En digne benjamine de la fratrie, j’héritais de mes sœurs une bonne partie de leurs vêtements qui avaient survécu aux impondérables de la catégorie Jeux. Par conséquent, tout vêtement neuf occupait dans mon cœur et ma garde-robe une place privilégiée qui lui valait d’être porté jusqu’à l’excès. Je me souviens d’avoir paradé fièrement pendant une semaine dans une salopette en faux denim jusqu’à ce qu’une compagne de classe me demande si j’avais autre chose à me mettre sur le dos. Si la subtilité vestimentaire n’était pas mon fort, la subtilité tout court n’était pas le sien.

Je garde un souvenir particulièrement vif d’une paire de collants orange, dont les mailles ajourées en losanges étaient du dernier cri. Bien sûr, mon attachement tenait largement au fait que j’en étais la propriétaire originale et non la seconde ou la troisième.

Même à sept ans, une fille sait quand elle est à son meilleur. Comme le power suit de la femme d’affaires, mes collants orange agissaient sur moi comme une combinaison magique, une vitamine C de la confiance en soi, un écran entre moi et l’adversité. Ce premier jour, j’étrennai mes collants à l’école comme on porte un drapeau. S’il y eut dictée, je la réussis sans doute haut la main, en pleine possession de mes maigres connaissances grammaticales. À la récré, j’exerçai un prodigieux ascendant sur mes amies, en plus d’emporter la première place de tous nos jeux. Grâce à mes collants orange, j’étais invincible.

Tous les toxicomanes savent qu’on ne renonce pas facilement à pareille ivresse. Aussi fut-il hors de question que je retire mes collants neufs en rentrant de l’école, même s’ils entraient dans la catégorie Propre ou École. Je les aurais gardés pour dormir si la vie n’en avait décidé autrement.

Ce ne fut pas ma mère qui m’empêcha de dormir avec mes collants, mais ma sœur, avec qui je bricolais depuis quelques jours un mobilier de salon pour nos Barbie. Histoire d’apporter la touche finale à une table de salon, nous avions déniché un vieux gallon de peinture rose que mon père avait utilisé quelques années plus tôt pour rajeunir une table à langer recyclée en étagère à tout faire. Sous le couvercle sclérosé par la rouille, l’alkyde avait formé une croûte dure plus foncée. En agitant le gallon, nous entendions comme une promesse le glouglou de la peinture emprisonnée sous la couche durcie, telle l’eau d’un lac gelé. Ne reculant devant rien, Louise attrapa un bout de bois qui traînait sur l’établi de papa et entreprit de percer un trou.

J’aurais dû anticiper la suite, en regardant ma sœur appuyer de toutes ses forces sur son bâton improvisé, ses maigres bras tremblant sous l’effort. Une seconde après le ploc! que fit la croûte en cédant, les longs cheveux blonds de ma sœur dégoulinaient de peinture. Pétrifiées, nous regardions sa robe bleue devenue rose et ses mains qui semblaient recouvertes de gants de vaisselle sur mesure. Je ne mesurai cependant l’ampleur de la catastrophe qu’en constatant avec horreur que je faisais partie des dommages collatéraux : mes fabuleux collants avaient disparu sous une grosse flaque rose. HAAAAAAA!

Oubliée, la table de Barbie! Vite! Il fallait monter à l’étage pour freiner les dégâts et sauver ce qui pouvait l’être. En moins de deux, ma mère, courroucée, envoya ma sœur penaude sous la douche pendant qu’elle m’aidait à me débarrasser de mes vêtements sinistrés. Devant mes pleurs et ma peine immense, elle finit par se calmer et m’assura que ce n’était pas si grave et que la douche viendrait à bout de la peinture qui recouvrait les cheveux de ma sœur. Pauvre maman! Elle n’avait pas compris l’objet véritable de mon désarroi. Et mes collants? Allait-on sauver mes beaux collants orange?

On les sauva, mais pas leur essence, dissipée avec les vapeurs de l’alkyde. Tel Samson après le coup de Jarnac de Dalila, mes collants perdirent leur lustre. La fibre empruntait davantage à la gomme Bazooka qu’à la citrouille. Tant de lavages successifs en si peu de temps portèrent un dur coup au tricot prématurément vieilli : ce n’était plus que des collants qui boulochaient comme les autres, tout juste bons pour la catégorie Jeux. Jamais je ne retrouvai ce sentiment si puissant du premier jour.

Ce jour-là, je compris pourquoi Clark Kent quittait sa combinaison sitôt sa mission accomplie.

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