La vieille dame venue de nulle part

2009. Chaque matin, beau temps, mauvais temps, une vieille dame remonte l’avenue de l’Esplanade. Jamais sur le trottoir devant chez moi. Toujours sur le trottoir d’en face. Pas toujours à la même heure, mais chaque matin, du lundi au vendredi, je l’aperçois marchant à petits pas sur des talons aiguilles hauts comme ça. Le bout pointu de ses chaussures pourrait se qualifier comme arme offensive.

Dans certains milieux, on la dirait d’une rare élégance : vêtue d’un tailleur-pantalon blanc. Jamais de marine, de noir ou de couleur vive. Elle juge sans doute que le blanc convient mieux au blond platine de ses cheveux soigneusement mis en plis. Tous les matins. Beau temps, mauvais temps.

Je n’ai jamais vu ses yeux, qu’elle cache derrière d’immenses verres fumés ou, quand il pleut, sous un parapluie bon marché. Je la soupçonne d’être outrageusement maquillée. On ne peut, à 70 ans, être aussi coquette et négliger en même temps la pièce maîtresse de la façade.

Moins d’une heure après son passage, elle refait le parcours en sens inverse. Mêmes petits pas, mêmes verres fumés. Et ça recommence le lendemain.

Je n’ai aucune idée d’où elle va. Ainsi chaussée, elle ne peut arriver de bien loin. Si elle venait de descendre du bus qui s’arrête au coin, elle marcherait devant chez moi et non de l’autre côté. Jamais je ne l’ai vue dans d’autres circonstances : les bras chargés de sacs d’épicerie, en train de jardiner dans une cour, montant ou descendant d’une voiture. C’est comme si elle se matérialisait au coin de ma rue et qu’elle se volatilisait un peu plus loin

2012. Les saisons ne semblent pas avoir de prise sur la vieille dame qui remonte chaque matin l’avenue de l’Esplanade. L’hiver venu, elle remplace ses chaussures par des bottes aux talons aussi vertigineux. Quand le mercure descend sous les –15 °C, je ne donne pas cher de ses orteils ratatinés. Son manteau est blanc comme la neige fraîchement tombée, ses cheveux gonflés à la brosse ne souffrent pas de chapeau. Elle marche à petits pas, mais sans la moindre hésitation. Comme si elle avait une clé dans le dos.

S’il ne faisait pas si froid, me dis-je mollement, je devrais la suivre de loin pour voir où elle va si peu longtemps mais si souvent. À la Caisse du coin, faire un dépôt quotidien? Chez un résident de la rue à qui elle apporte les recettes de la soirée précédente, passée à lire l’avenir dans les feuilles de thé ou le tarot?

2014. Après toutes ces années, je me suis attachée à la vieille dame crêpée qui remonte ma rue chaque matin. Son invariable et singulière tenue ne cesse de m’étonner, et je l’appelle « la Mascotte de l’Esplanade ». Parfois, j’appelle mon beau, qui ne l’a pour ainsi dire jamais vue. « Viens voir! Elle passe! Vite! » Mais il arrive toujours trop tard. Durant toutes ces années, la démarche, la garde-robe et la coiffure de la dame n’ont guère changé. Jamais de chemisier léger, de jupe ou de robe durant les grandes chaleurs. Jamais de sandales ou de flâneurs. Comme si elle portait un uniforme.

Ou un déguisement.

Et si dans sa forme naturelle, la Mascotte de l’Esplanade avait un corps couvert d’écailles et des pieds griffus? Ou si sur sa planète, la matière était une vue de l’esprit et qu’une aura suffisait à distinguer les uns des autres? Ignorant que les modes terriennes changent de plus en plus vite, la Mascotte aura choisi son enveloppe extérieure sur la foi de renseignements périmés. Ou alors elle est pingre – la pingrerie extra-terrestre, ça existe peut-être – et n’a jamais jugé utile de renouveler sa garde-robe.

Du coup, j’ai cessé d’avoir envie de la suivre.

2015. Voilà bien six mois que je n’ai pas vu passer la Mascotte de l’Esplanade. Elle faisait tellement partie du décor – comme la troupe d’enfants de la garderie ou le facteur – que j’avais à peu près cessé de lui imaginer une vie. Puis du jour au lendemain, pfuit, elle a disparu. On peut penser qu’elle a changé de Caisse, ou que celui qui empoche ses revenus de bonne aventure a plié bagage. On peut aussi penser qu’elle a rempli sa mission d’observation et qu’elle s’en est allée à bord d’un curieux vaisseau dont le bruit des moteurs aura été confondu avec celui de l’un des nombreux avions qui survolent le quartier. Riez, riez! Si, comme je le pense, la Mascotte de l’Esplanade est repartie d’où elle vient, je ne donne pas cher de l’avenir de notre planète. Vous ne pourrez pas dire qu’on ne vous avait pas averti.

Et c’est ici que vous l’aurez appris.

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6 réflexions sur “La vieille dame venue de nulle part

  1. Il faut que je te dise combien j’apprécie ces pauses que tu m’accordes, toujours les mercredis et parfois, de façon qui me semble aléatoire comme aujourd’hui, un dimanche, alors que je viens de m’installer sur la terrasse du Marriott Courtyard Hotel de Pasadena, un hôtel dont la récente cure de rajeunissement n’a pas réussi à déguiser son côté “kitch”. Ma chambre n’étant pas encore prête, j’ai opté pour la terrasse. Je m’y suis installée portable sur les genoux, un peu par habitude et beaucoup par culpabilité de ne pas avoir travaillé dans l’avion au profit de trois films. J’ai ouvert mon portable tentant de me convaincre que c’était la bonne chose à faire et voilà que tu m’as offert cette incursion dans ton univers… Merci pour partager ainsi ton talent, MERCI! Anne

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  2. Voici une autre suite possible (après pfuit, elle a disparu):

    Les derniers jours de la vieille dame ont été bien douloureux. À un certain âge, les talons aiguilles et des trottoirs mal entretenus peuvent avoir des conséquences pénibles: chute mal contrôlée et fracture de la hanche. Le médecin vient de lui dire qu’elle devra apprendre à marcher avec une canne.

    Dans un sommeil agité, elle rêve au jour où elle reprendra, altière, sa promenade quotidienne sur la rue de l’Esplanade, tailleur-pantalon blanc, souliers à petits talons (mais à talons quand même) et une superbe canne sertie de faux diamants…

    Yvan xx

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