Portrait (2)

J’ai découvert le jardinage à la fin des années mille neuf cent quatre-vingt, après qu’une population de cafards m’eut chassée du logement que j’avais loué sur le Plateau Mont-Royal. Une amie enfin prête à quitter le giron familial — mais pas à n’importe quel prix — nous dénicha un quatre et demi qui était tout le contraire de mon logement de l’avenue Henri-Julien : presque neuf, pas cher, propre et, surtout, avec vue sur un bras du fleuve. Je n’allais pas tarder à succomber aux charmes de Verdun.

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Jaaaaaanvier

On dit toujours que mars et novembre sont les mois les plus difficiles. Les trente-et-un premiers jours de l’année me semblent pourtant bien pires. Janvier est une page blanche devant laquelle on s’assoit après deux semaines de party, le souffle court et les mains gercées.  Lire la suite

Mauvaise herbe

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Perchée depuis des années au dernier étage d’un immeuble anonyme, elle avait eu envie de redescendre sur terre, de troquer le panorama qui s’étendait à ses pieds contre l’intimité d’un fond de cour fleuri, le béton cuit d’une terrasse constellée de thermopompes contre l’herbe fraîche d’un modeste carré de verdure qu’elle aurait nourri et cultivé patiemment. Elle avait donc délaissé la jungle urbaine de la côte et s’était mise en quête d’une nouvelle vie dans la vallée. À l’agent immobilier qui l’avait épinglée au sortir d’une visite décevante, elle n’avait donné qu’une consigne : son prochain nid devait compter un carré d’herbe suffisamment grand pour y déposer une chaise.

Quinze visites plus tard, en poussant la barrière rouillée qui fermait la cour de sa future propriété, elle avait su qu’elle rentrait chez elle. Le jardin abandonné avait pris un coup de vieux. L’ombre que projetaient deux pins majestueux gardait le sol humide en quasi-permanence. La présence, au milieu des broussailles, d’un iris étourdi ou de tulipes blêmes laissait deviner que le lieu avait connu des heures plus fastes. C’était son jardin, elle en eut la certitude. Et puisqu’il fallait bien visiter la maison, elle en fit le tour pour la forme. Dans la cuisine, pendant que le courtier vantait l’abondance de rangements et les dimensions de l’îlot, son regard à elle revenait sans cesse vers la porte-fenêtre donnant sur le jardin. L’occupant du moment avait couvert le plancher de la galerie d’un tapis « gazon ». Une chaise et une table en résine de synthèse jaunie par le temps confirmaient la préférence du locataire pour ce perchoir plutôt que la cour abandonnée. Fallait-il être idiot pour négliger de la sorte un tel trésor! Elle saurait en prendre soin et y créer son sanctuaire, son refuge, son île.

Sitôt installée, elle fit abattre l’un des pins. Le jardin désormais ensoleillé s’en trouva tout ragaillardi. Elle consacra l’automne à arracher les indésirables — dent-de-lion, renouée, laiteron et ortie —, à épierrer les vestiges de plates-bandes, à extirper les racines orphelines et les bulbes rabougris. Tout l’hiver, catalogues, traités d’horticulture et livres d’aménagements paysagers encombrèrent la maison, formant des piles instables autour du lit et du canapé et détrônant, sur la table, les journaux du matin et les mensuels.

Au retour des beaux jours, elle mit en terre les semis préparés sous les lampes du garage, après avoir sarclé, biné et enrichi le sol de ce qui allait devenir en quelques années le plus somptueux jardin du quartier.

Dès le printemps suivant, les passants qui s’aventuraient jusqu’à la barrière repeinte, apercevaient la nouvelle occupante, assise dans un transat au milieu des feuillages luxuriants des pulmonaires et des fougères, des hampes florales et des corolles irisées, une main jouant distraitement dans l’herbe. On la voyait peu, cette femme, sinon penchée sur ses plates-bandes, occupée à tailler les arbustes, à diviser des plants ou à composer des bouquets. Elle se consacrait entièrement à son œuvre.

***

Un matin, alors qu’elle sortait au jardin comme d’autres rentrent chez eux, elle buta contre une racine et faillit s’étaler dans un massif. Voulant arracher l’importune, elle en souleva une portion de quelques centimètres pour constater qu’il s’agissait d’un robuste stolon dont le vaste réseau semblait installé à demeure. Partant des bourgeons axillaires, des grappes de feuilles rondes et dentelées s’égaillaient dans le carré d’herbe. Elle tira délicatement le stolon jusqu’au prochain bourgeon, puis au suivant, et ainsi de suite jusqu’à ce qu’elle ait détroussé la pelouse sur un rayon de 50 centimètres. La terre retournée par l’exercice confirmait que la mauvaise herbe avait délogé la bonne partout sur son passage. Comment la jardinière avait-elle pu ne pas la remarquer de tout l’été? Une heure plus tard, elle avait engraissé et ensemencé la zone sinistrée, avant de la couvrir d’une toile de jute qu’elle arrosa copieusement.

Au bout de quelques jours, en soulevant la toile de jute, la jardinière trouva non pas de l’herbe neuve, mais de nouvelles pousses de l’intruse. Les nœuds déjà bien installés avaient produit de vigoureux stolons garnis des mêmes feuilles insignifiantes, plus grosses et plus nombreuses. Partagée entre l’étonnement et la contrariété, la jardinière prit une fourche et retourna la terre en soulevant les racines. Poursuivant l’inspection, elle fit le tour de son royaume, pour débusquer d’éventuelles feuilles suspectes. Le constat fut alarmant. Tel un lierre rampant, l’indésirable s’était immiscée partout, sans que l’ombre ou les autres végétaux parviennent à ralentir sa course.

Armée jusqu’aux dents, la jardinière entreprit une mission de désherbage et remplit un grand sac qu’elle déposa avec les ordures. L’opération avait même nécessité le sacrifice de quelques plants que l’intruse avait phagocyté en enroulant ses racines autour des mottes.

Ce soir-là, pour la première fois depuis qu’elle habitait le quartier, la jardinière s’installa sur la galerie en couvant du regard son œuvre mise à mal par l’extermination. Comment avait-elle pu laisser cette peste s’incruster si sourdement? Toute à son bonheur, elle n’avait rien vu, rien entendu — car assurément, une croissance aussi fulgurante devait s’entendre —, rien pressenti. Pour la première fois depuis qu’elle avait élu domicile dans le quartier, sa quiétude disparut.

En quête de réponses, elle consacra les jours suivants à consulter ses traités d’horticulture et ses voisins. Elle ne trouva trace de la mauvaise herbe dans aucun ouvrage ni dans le voisinage. La chose ne semblait exister que chez elle et nulle part ailleurs. À l’Institut national de botanique, on s’étonna que Glechoma pestimesta, une espèce récente née par hybridation naturelle, se soit installée en zone habitée. On avait bien documenté sa présence dans certains secteurs très circonscrits du pays, mais certainement pas si près de la capitale. On lui déconseilla toutefois de recourir aux pesticides puisque l’espèce, encore mal connue, risquait de développer une résistance.

Ce qui s’annonçait comme une saison idyllique devint une guerre de tranchées. Malgré le temps exceptionnellement sec cette année-là, de nouveaux stolons apparurent chaque jour, gagnant du terrain, surtout dans les plates-bandes de plus en plus métastasées. La jardinière sereine se transforma en sentinelle aux abois, à l’affut du flétrissement suspect d’une fleur ou de l’affaissement précoce d’un plant. Le chant des cigales, le ballet des frelons et l’ondulation des pampas sous la brise cessèrent de l’émerveiller, trop occupée qu’elle était à lutter contre l’invasion. Les éboueurs ne s’étonnèrent plus de trouver chaque semaine un sac à ordures rempli de G. pestimesta. Bientôt, il y en eut deux, puis trois. Durant ses quarts d’insomnie, l’infortunée jardinière tendait l’oreille et sortait même parfois, sommairement vêtue et balayant le faisceau d’une lampe de poche sur la pelouse dévastée et les plates-bandes décharnées, à l’affut d’un frémissement. Elle n’osait plus quitter la galerie, comme si G. pestimesta avait pu s’enrouler autour de ses chevilles et grimper le long de ses jambes. Elle grimpait bien le tronc du grand pin.

Pour la première fois de sa vie, elle annula ses vacances à la mer, craignant qu’une absence prolongée ne signe la fin de son sanctuaire, sans réaliser que celui-ci n’en avait plus que le nom. Loin de lui procurer le repos dont l’avaient privée les derniers mois, ces deux semaines de pause la virent claquemurée chez elle, ne sortant qu’au petit matin, bottée et gantée de caoutchouc, le geste mécanique et l’œil fixe, pour arracher ce qui avait poussé durant la nuit. Aux premières lueurs du 14e jour, les voisins furent tirés du lit par une âcre odeur d’essence et de fumée. À l’arrivée des pompiers, les flammes commençaient à lécher les fondations de la maison, après avoir grillé tout le jardin. Tel un gigantesque feu de Bengale, le grand pin crépitait en projetant des étincelles sur les toitures environnantes, devant les résidents affolés, massés dans la rue.

Les pompiers la trouvèrent prostrée sur la galerie et la remirent à la police, qui l’écroua pour trouble de l’ordre public. Aux infos du soir, les voisins interrogés par les journalistes dirent que jamais ils n’avaient vu une femme plus dévouée à son jardin et qui se levait même la nuit pour en prendre soin. Si ce n’était pas de l’amour, on se demandait bien ce que c’était.

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