La fin de quelque chose

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L’écho de la collision flottait encore dans l’air lorsque j’ai emprunté la bretelle. Le bouchon que forment déjà les voitures qui affluent grossit à une vitesse exponentielle. Occupée à changer de voie pour rejoindre l’autoroute, je m’éloigne du même coup de ma seule porte de sortie. Trop tard. Voyant que je n’y couperai pas, je maugrée devant cette brèche dans ma planification serrée de ce magnifique samedi.

J’aperçois alors le semi-remorque plié en portefeuille, deux cents mètres plus loin. On jurerait que le véhicule, animé d’une vie propre, s’est retourné pour confirmer que ce qui vient de se produire s’est vraiment produit : la Honda réduite en accordéon est bonne pour la casse. Le pare-brise fracassé préserve l’anonymat de celui dont la vie s’échappe peut-être dans l’habitacle. Les policiers qui viennent d’arriver relèvent les bons samaritains en bermudas et sandales bon marché accourus sur les lieux. On entend déjà les sirènes hurlantes des ambulanciers.

Dans sa cabine, le menton appuyé sur la poitrine, son corps affaissé vers la portière, le camionneur semble paisible comme le Dormeur du Val. La nature ne le bercera pas chaudement.

Sur la voie de desserte, dans la cour du Costco d’en face, les clients cordés contre la clôture ont oublié leurs achats et observent la scène en prenant des photos qu’ils relaieront sur leur fil d’actualité.

*

Je ne sais pas ce qui, des accidentés ou des spectateurs, m’a le plus troublée. Notre formidable vulnérabilité à l’imprévu, à l’étourderie et à la malchance, comme l’ont appris les deux infortunés de la route, ou notre propension très humaine à regarder la vie des autres plutôt qu’à prendre la nôtre à bras le corps pour tenter d’en faire quelque chose.

Ce qui me ramène – comme tout et n’importe quoi, ces jours-ci – à ma décision de diffuser par abonnement en ligne Un mercredi comme les autres. Puisque la suite des choses tient parfois à un rétroviseur négligé ou à un soleil trop éclatant sur la chaussée, qu’attendons-nous pour entreprendre ce que nous tardons à faire et pour poser, là, tout de suite, la première pierre de ce grand projet qui nous dépasse? (Ne nous dépasse-t-il pas parce que nous le nourrissons en rêve depuis trop longtemps?) Plutôt que d’attendre, planté contre la clôture, des secours qui arriveront peut-être trop tard, n’est-il pas plus grisant de faire le saut?

À une semaine de la fin de la campagne d’abonnement, 150 lecteurs – ceux de la nouvelle contrepartie Club de lecture compris – se sont abonnés à la série littéraire estivale que je leur propose. L’écriture, comme l’a si bien formulé Simone de Beauvoir, est une activité solitaire où le public n’existe qu’en espoir. Plus maintenant, en ce qui me concerne. Quel immense plaisir j’aurai à lui envoyer, à ce public à la fois virtuel et très réel, une histoire par semaine, comme un rendez-vous que j’ai longtemps espéré!

Dans moins d’un mois, on commence…

Une réflexion sur “La fin de quelque chose

  1. À chaque fois que je te lis, et peu importe le sujet, vient un moment où mes lèves et mes joues sont entraînées en un doux sourire fort agréable. Tu maîtrises la magie des clins d’œil.

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