Chronique de Salon

 

Québec, 14 avril 2016. Je n’ai jamais aimé fréquenter les Salons du livre. Trop d’enfants qui courent, trop de mémés qui traînent, trop de livres trop chers, trop de bruit, trop de toute. Puis je suis passée de l’autre côté des tables hautes et des tabourets bancals.

 

Depuis, je m’y amuse beaucoup plus. J’observe les visiteurs, j’écoute leurs histoires hautement divertissantes, j’échange les miennes avec celles d’autres auteurs remplis de rêves, d’espoirs et d’anecdotes singulières.

Aujourd’hui, une dame haute comme trois pommes m’a raconté ses folles années de serveuse dans un restaurant de Saint-Hyacinthe, un vieux monsieur échevelé a partagé avec moi tout le plaisir que lui a procuré le film Youth, et un poète ex-prof de philo s’est ému que si peu de gens aiment la philosophie, avant de presque verser une larme quand une dame a acheté son livre.

Écrire, au fond, c’est transcrire ce qui se cache entre les lignes des récits d’autrui.

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Québec, 15 avril 2016

Depuis mon perchoir, dans le stand de BouquinBec, j’écoute la discussion entre Biz et l’une des chroniqueuses interchangeables qui défilent dans l’Espace littéraire aménagé juste devant notre stand. Biz y parle de la brutalité des rapports sur les réseaux sociaux et de la solitude de l’auteur dépêché en séance de dédicaces dans les salons du livre. Il faut dire que l’exercice, pour certains auteurs habitués à être bichonnés par leur éditeur, n’est pas sans rappeler le pilori. Il faut s’attacher solidement l’ego pour ne pas se trouver des affinités avec la chèvre que le gardien de zoo livre au tigre. J’ai vu de grands auteurs, qui méritaient mieux que ça, laissés à eux-mêmes pendant de longues séances n’ayant de dédicaces que le nom. Même si le stand de BouquinBec ne partage pas la place centrale avec les grands éditeurs patentés, il présente au moins l’avantage de réunir plusieurs auteurs en même temps. J’y ai rencontré des poètes au cœur tendre, de jeunes entrepreneurs créatifs et de vieilles âmes généreuses. Et quand le visiteur se fait rare ou inaccessible, mes voisins de table me procurent toujours une parade ou une bonne histoire pour passer le temps.

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Une demi-heure à tuer avant de reprendre du service au stand de BouquinBec. J’en profite pour aller acheter le dernier livre de Biz et bavarder un peu avec lui. En cherchant la bannière de Leméac, je contourne des banquises de best-sellers et franchis des tablées de livres comme autant de plateaux de desserts affolants. L’offre, ici, dépasse tout ce qu’on peut imaginer, à tel point que chaque vente, quand on ne s’appelle pas Biz, Kim ou Danny, relève de l’exploit.

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Québec, 16 avril 2016

Arrivée tôt ce matin, après un petit-déjeuner dans un resto désert d’une rue St-Jean déserte, je me prépare à la première de deux séances de dédicaces de 90 minutes. Faire salon le samedi et le dimanche est une épreuve en soi. Je l’ai sottement oublié. Ce matin, les oiseaux matinaux tirent le meilleur de l’événement. Les premiers à franchir le long couloir enrubanné de la billetterie cueilleront les plus beaux fruits.

Dès onze heures, cependant, la rumeur se fait tapageuse et le trafic s’intensifie. Bientôt, le grand hall du Centre des congrès me fait vaguement penser à La Mecque, avec tous ces pèlerins qui ne se déplacent que grâce aux ondes péristaltiques de la foule. Pour l’auteur obscur, tout contact devient quasi impossible. Le lecteur qui s’arrête devant un stand le fait à ses risques et périls. «Circulez!», grommèle-t-on derrière lui. Je me réjouis de sentir dans mon dos le vide rassurant de notre stand peu fréquenté. Mon voisin, auteur d’un suspense, défend son pied carré d’espace vital qu’une hideuse mascotte ne cesse d’envahir chaque fois que des enfants veulent s’en approcher. Alors je prends des notes et j’observe le défilé. Me souviendrai-je, dans un mois, de cette ado à l’air mauvais dont le t-shirt noir porte la mention: Keep Calm and Kill the Bitch ? De ces deux sœurs coiffées, l’une de bouclettes clairsemées et l’autre de pics pommadés, que mon voisin appelle spontanément Curly et Spiky? Du coin de l’œil, j’aperçois cet éditeur assis en retrait, qui surveille de loin ses auteurs comme un maquereau, son bout de trottoir. Allez, c’est assez. À quinze heures, je fends la foule du mieux que je peux et cherche la sortie.

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Montréal, 16 avril 2016, 21 h

De retour de Québec, je pense encore à ce monsieur — Yvan B. — qui a passé vingt minutes hier à me parler de bons restaurants, aujourd’hui disparus, de la capitale. Ainsi, au Paris-Brest, on pouvait déguster une pièce de filet mignon de deux livres, qu’on se partageait à deux ou plus (ça faisait quand même de sacrées portions). Il m’a aussi entretenue longuement de sa femme, emportée il y a deux ans par l’Alzheimer. Je soupçonne que tous les restaurants qu’il a évoqués étaient les préférés de sa chère disparue, dont il n’a toujours pas inhumé les cendres. Quand ses yeux ont viré dans l’eau, j’ai eu envie de le serrer dans mes bras.

À 80 ans bien sonnés (carte soleil à l’appui), Yvan ne connaissait pas encore les personnages de la deuxième nouvelle d’Un mercredi comme les autres. Aujourd’hui, je m’en veux de ne pas lui avoir demandé le nom de sa femme, mais je crois qu’elle aurait pu s’appeler Margot.

IMG_0449 Photo: Roxanne Ducharme

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Montréal, 18 avril 2016

Les expériences de salon varient infiniment d’un lecteur et d’un auteur à l’autre. Entre la star du moment qui, devant le long ruban d’admirateurs qui l’attendent, a peut-être regretté hier de ne pas s’être munie d’un tampon encreur, et l’auteur autoédité jouissant d’une diffusion confidentielle, des centaines d’autres ont connu ces jours-ci des heures de doute, de joie, d’extase, de dépit ou d’accablement.

Sur les réseaux sociaux, aujourd’hui, les bilans des auteurs sont tantôt amusants, tantôt aigres-doux. Chaque événement littéraire m’apprend de grandes leçons sur la nature humaine et sur le milieu et la chaîne du livre au Québec. Je m’y rends dans l’enthousiasme, j’en reviens inspirée.

Il est temps de reprendre le travail.

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Les collants orange

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À Loretteville, toute excursion à la Lingerie Michèle, rue Racine, était pour nous synonyme d’abondance. Dans cet équivalent local de l’Aubainerie moderne, ma mère réussissait toujours à nous vêtir de pied en cap, mes sœurs et moi. Nous ressortions de ce bazar minuscule équipées en neuf de shorts, de tee-shirts, de chemises à manches courtes ou longues, selon la saison, de culottes et de camisoles, de socquettes et de pantalons pour toutes les occasions.

Dans notre famille, la garde-robe des enfants comptait trois catégories de vêtements. Les vêtements Propres étaient réservés pour la messe, les jours de fête et la rentrée scolaire. Entraient dans la catégorie École tuniques, chemises, cardigans et pantalons choisis pour leur belle tenue, gage de dignité et de notre appartenance à la classe moyenne florissante. La catégorie Jeux, enfin, réunissait tout ce que le temps, les mésaventures et la vie en général avaient expulsé des catégories précédentes.

En digne benjamine de la fratrie, j’héritais de mes sœurs une bonne partie de leurs vêtements qui avaient survécu aux impondérables de la catégorie Jeux. Par conséquent, tout vêtement neuf occupait dans mon cœur et ma garde-robe une place privilégiée qui lui valait d’être porté jusqu’à l’excès. Je me souviens d’avoir paradé fièrement pendant une semaine dans une salopette en faux denim jusqu’à ce qu’une compagne de classe me demande si j’avais autre chose à me mettre sur le dos. Si la subtilité vestimentaire n’était pas mon fort, la subtilité tout court n’était pas le sien.

Je garde un souvenir particulièrement vif d’une paire de collants orange, dont les mailles ajourées en losanges étaient du dernier cri. Bien sûr, mon attachement tenait largement au fait que j’en étais la propriétaire originale et non la seconde ou la troisième.

Même à sept ans, une fille sait quand elle est à son meilleur. Comme le power suit de la femme d’affaires, mes collants orange agissaient sur moi comme une combinaison magique, une vitamine C de la confiance en soi, un écran entre moi et l’adversité. Ce premier jour, j’étrennai mes collants à l’école comme on porte un drapeau. S’il y eut dictée, je la réussis sans doute haut la main, en pleine possession de mes maigres connaissances grammaticales. À la récré, j’exerçai un prodigieux ascendant sur mes amies, en plus d’emporter la première place de tous nos jeux. Grâce à mes collants orange, j’étais invincible.

Tous les toxicomanes savent qu’on ne renonce pas facilement à pareille ivresse. Aussi fut-il hors de question que je retire mes collants neufs en rentrant de l’école, même s’ils entraient dans la catégorie Propre ou École. Je les aurais gardés pour dormir si la vie n’en avait décidé autrement.

Ce ne fut pas ma mère qui m’empêcha de dormir avec mes collants, mais ma sœur, avec qui je bricolais depuis quelques jours un mobilier de salon pour nos Barbie. Histoire d’apporter la touche finale à une table de salon, nous avions déniché un vieux gallon de peinture rose que mon père avait utilisé quelques années plus tôt pour rajeunir une table à langer recyclée en étagère à tout faire. Sous le couvercle sclérosé par la rouille, l’alkyde avait formé une croûte dure plus foncée. En agitant le gallon, nous entendions comme une promesse le glouglou de la peinture emprisonnée sous la couche durcie, telle l’eau d’un lac gelé. Ne reculant devant rien, Louise attrapa un bout de bois qui traînait sur l’établi de papa et entreprit de percer un trou.

J’aurais dû anticiper la suite, en regardant ma sœur appuyer de toutes ses forces sur son bâton improvisé, ses maigres bras tremblant sous l’effort. Une seconde après le ploc! que fit la croûte en cédant, les longs cheveux blonds de ma sœur dégoulinaient de peinture. Pétrifiées, nous regardions sa robe bleue devenue rose et ses mains qui semblaient recouvertes de gants de vaisselle sur mesure. Je ne mesurai cependant l’ampleur de la catastrophe qu’en constatant avec horreur que je faisais partie des dommages collatéraux : mes fabuleux collants avaient disparu sous une grosse flaque rose. HAAAAAAA!

Oubliée, la table de Barbie! Vite! Il fallait monter à l’étage pour freiner les dégâts et sauver ce qui pouvait l’être. En moins de deux, ma mère, courroucée, envoya ma sœur penaude sous la douche pendant qu’elle m’aidait à me débarrasser de mes vêtements sinistrés. Devant mes pleurs et ma peine immense, elle finit par se calmer et m’assura que ce n’était pas si grave et que la douche viendrait à bout de la peinture qui recouvrait les cheveux de ma sœur. Pauvre maman! Elle n’avait pas compris l’objet véritable de mon désarroi. Et mes collants? Allait-on sauver mes beaux collants orange?

On les sauva, mais pas leur essence, dissipée avec les vapeurs de l’alkyde. Tel Samson après le coup de Jarnac de Dalila, mes collants perdirent leur lustre. La fibre empruntait davantage à la gomme Bazooka qu’à la citrouille. Tant de lavages successifs en si peu de temps portèrent un dur coup au tricot prématurément vieilli : ce n’était plus que des collants qui boulochaient comme les autres, tout juste bons pour la catégorie Jeux. Jamais je ne retrouvai ce sentiment si puissant du premier jour.

Ce jour-là, je compris pourquoi Clark Kent quittait sa combinaison sitôt sa mission accomplie.

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