Cousu de fil blanc

Ma vie tenait entre ces quatre murs. En trente ans, j’en ai pourtant vu de toutes les couleurs. Je me souviens de mon arrivée ici avec Céleste. Nous étions beaux et audacieux, et personne n’aurait songé à nous associer à un quelconque conformisme pas plus qu’à un courant du moment. Ce qu’on en a fait des réceptions dans cet appartement! Des foires aussi, parfois. J’ai en mémoire un trente-et-un octobre où l’alcool et beaucoup d’autres choses ont coulé à flots… Encore aujourd’hui, leur souvenir est incrusté dans toutes les fibres de mon corps. Lire la suite

Une sainte peur

87499361_4a168c1a7a_z

Jean-Denis Latendresse, relieur de profession, est sans travail depuis que l’imprimerie M.J.P. a fermé ses portes. M.J.P., c’était pour Martial Jodoin Printing. Quand la CSST l’a pris en charge, en quatre-vingt-dix, Jean-Denis était loin de se douter que son congé durerait aussi longtemps. C’est sûr qu’une hernie discale, c’est long à guérir. Sauf qu’entretemps, Martial, à la demande d’un client potentiel, a acheté de nouvelles presses plus performantes. Les presses lui ont coûté un bras, et le client a obtenu un meilleur prix chez un compétiteur. Ça fait que Martial a dû vendre sa maison pour payer sa marge de crédit, et qu’il a fini par céder l’imprimerie à Quebecor. Malheureusement, Quebecor n’a pas besoin de relieur. Ils ont de belles machines qui font ça. Plus personne n’a besoin de relieur. Alors Jean-Denis Latendresse ne relie plus rien.

Lire la suite

Sans prévenir

 

7698335540_27aca23ee1_z

C’était une belle journée pour mourir.

La veille, après une semaine de grandes chaleurs dont juin a le secret, le ciel a éclaté et déversé de quoi faire oublier les cinq jours d’accablement qui ont suivi l’éphémère bonheur d’avoir enfin chaud. Debout devant la porte-fenêtre de son balcon exigu, Marthe a calculé que les trombes d’eau gorgeraient les fruits juste ce qu’il faut pour qu’ils soient prêts à cueillir. Appuyée comme une crucifiée contre le chambranle, sa robe de coton froissé oscillant sous le vent mouillé, elle est restée plantée dans le courant d’air en respirant à pleins poumons.

Lire la suite

Jour F

cropped-img_02721.jpg

 

 

 

 

 

 

Nous y étions donc. Après des mois de préparatifs, de négociations et d’anticipation, ce jour à marquer d’une pierre était arrivé. En écartant le rideau, j’ai tout de suite su que ce serait une journée magnifique.

J’ai pourtant mal dormi. Comme quand les réveillons de Noël de mon enfance se prolongeaient jusque dans mon sommeil. Au matin, j’avais l’impression d’avoir déballé le même cadeau toute la nuit. Cette fois-ci, la parenté venue de loin, les amis, ta mère — la fatigante —, le fleuriste et le traiteur ont pris toute la place dans mon lit. Mon inconscient a réussi à les chasser aux premières lueurs de l’aube, à l’heure où les avions recommencent à traverser le ciel du quartier.

J’ai déposé sur le lit ma robe, mes sous-vêtements et mes bas, et placé mes escarpins devant. Sous la douche, je me suis répété les mots que j’allais te dire en prenant l’assemblée à témoin. Je les ai récités à mi-voix, en bafouillant quand l’eau coulait sur mes lèvres. Je me suis fait une toilette digne des jours de fête, ai mis le parfum que tu m’as offert à mon anniversaire et retouché le vernis de mes ongles d’orteil. Je me suis habillée lentement, pour bien marquer chaque instant de ce matin qui, dans quelques heures, allait perdre le concours des émotions fortes de la journée. Quand le téléphone a sonné, j’en étais à enfiler la première jambe de mes bas. Le pied en suspens, j’ai songé à répondre, à quitter cette bulle confortable de non-existence publique. J’ai imaginé ta voix, au bout du fil, qui me demanderait si j’étais prête, si je n’avais pas changé d’idée, et si je t’aimais autant que toi tu m’aimes. J’ai failli me lever, puis j’ai imaginé que ce soit ta mère ou le traiteur, et j’ai résisté.

En partant, hier soir, Sophie a oublié son paquet de cigarettes dans la véranda. Tirée à quatre épingles, j’en ai grillé une, en n’inhalant la fumée qu’à moitié pour éviter de m’étouffer. Après toutes ces années, le plaisir de tenir une clope entre mes doigts est toujours intact, même si c’est le seul qu’elle procure encore. Je l’ai éteinte à demi consumée et suis allée me rebrosser les dents.

À l’heure convenue, mon frère garait sa vieille Alpha Roméo devant la maison. Son costard noir et sa chemise blanche lui donnaient l’allure d’un mafioso. Ma remarque ne l’a fait sourire qu’à moitié, ce qui a accentué la ressemblance un peu plus. Quand il m’a serrée longuement contre lui, ma main dans son dos s’attendait presque à trouver la crosse d’un révolver.

Dans la voiture, alors que nous allions te rejoindre à l’église, Daniel Bélanger a commencé à chanter « La fin de l’homme ». D’un geste, j’ai arrêté celui de mon frère qui voulait l’interrompre. Le ciel était d’un bleu piscine et le soleil, plus chaud qu’à l’habitude en cette saison. Sous l’étoffe noire de ma robe, les rayons chauffaient ma cuisse, et c’est sans doute la sensation la plus nette que j’aie perçue au cours des derniers jours.

Je ne pratique plus depuis longtemps et je ne crois plus à grand-chose, mais tu tenais à cette ultime cérémonie aux codes surannés, mais réconfortants. En cet instant précis, j’ai su que j’avais bien fait de respecter tes dernières volontés.

 

Mauvaise herbe

6087347985_77cb5ce59f_b

Perchée depuis des années au dernier étage d’un immeuble anonyme, elle avait eu envie de redescendre sur terre, de troquer le panorama qui s’étendait à ses pieds contre l’intimité d’un fond de cour fleuri, le béton cuit d’une terrasse constellée de thermopompes contre l’herbe fraîche d’un modeste carré de verdure qu’elle aurait nourri et cultivé patiemment. Elle avait donc délaissé la jungle urbaine de la côte et s’était mise en quête d’une nouvelle vie dans la vallée. À l’agent immobilier qui l’avait épinglée au sortir d’une visite décevante, elle n’avait donné qu’une consigne : son prochain nid devait compter un carré d’herbe suffisamment grand pour y déposer une chaise.

Quinze visites plus tard, en poussant la barrière rouillée qui fermait la cour de sa future propriété, elle avait su qu’elle rentrait chez elle. Le jardin abandonné avait pris un coup de vieux. L’ombre que projetaient deux pins majestueux gardait le sol humide en quasi-permanence. La présence, au milieu des broussailles, d’un iris étourdi ou de tulipes blêmes laissait deviner que le lieu avait connu des heures plus fastes. C’était son jardin, elle en eut la certitude. Et puisqu’il fallait bien visiter la maison, elle en fit le tour pour la forme. Dans la cuisine, pendant que le courtier vantait l’abondance de rangements et les dimensions de l’îlot, son regard à elle revenait sans cesse vers la porte-fenêtre donnant sur le jardin. L’occupant du moment avait couvert le plancher de la galerie d’un tapis « gazon ». Une chaise et une table en résine de synthèse jaunie par le temps confirmaient la préférence du locataire pour ce perchoir plutôt que la cour abandonnée. Fallait-il être idiot pour négliger de la sorte un tel trésor! Elle saurait en prendre soin et y créer son sanctuaire, son refuge, son île.

Sitôt installée, elle fit abattre l’un des pins. Le jardin désormais ensoleillé s’en trouva tout ragaillardi. Elle consacra l’automne à arracher les indésirables — dent-de-lion, renouée, laiteron et ortie —, à épierrer les vestiges de plates-bandes, à extirper les racines orphelines et les bulbes rabougris. Tout l’hiver, catalogues, traités d’horticulture et livres d’aménagements paysagers encombrèrent la maison, formant des piles instables autour du lit et du canapé et détrônant, sur la table, les journaux du matin et les mensuels.

Au retour des beaux jours, elle mit en terre les semis préparés sous les lampes du garage, après avoir sarclé, biné et enrichi le sol de ce qui allait devenir en quelques années le plus somptueux jardin du quartier.

Dès le printemps suivant, les passants qui s’aventuraient jusqu’à la barrière repeinte, apercevaient la nouvelle occupante, assise dans un transat au milieu des feuillages luxuriants des pulmonaires et des fougères, des hampes florales et des corolles irisées, une main jouant distraitement dans l’herbe. On la voyait peu, cette femme, sinon penchée sur ses plates-bandes, occupée à tailler les arbustes, à diviser des plants ou à composer des bouquets. Elle se consacrait entièrement à son œuvre.

***

Un matin, alors qu’elle sortait au jardin comme d’autres rentrent chez eux, elle buta contre une racine et faillit s’étaler dans un massif. Voulant arracher l’importune, elle en souleva une portion de quelques centimètres pour constater qu’il s’agissait d’un robuste stolon dont le vaste réseau semblait installé à demeure. Partant des bourgeons axillaires, des grappes de feuilles rondes et dentelées s’égaillaient dans le carré d’herbe. Elle tira délicatement le stolon jusqu’au prochain bourgeon, puis au suivant, et ainsi de suite jusqu’à ce qu’elle ait détroussé la pelouse sur un rayon de 50 centimètres. La terre retournée par l’exercice confirmait que la mauvaise herbe avait délogé la bonne partout sur son passage. Comment la jardinière avait-elle pu ne pas la remarquer de tout l’été? Une heure plus tard, elle avait engraissé et ensemencé la zone sinistrée, avant de la couvrir d’une toile de jute qu’elle arrosa copieusement.

Au bout de quelques jours, en soulevant la toile de jute, la jardinière trouva non pas de l’herbe neuve, mais de nouvelles pousses de l’intruse. Les nœuds déjà bien installés avaient produit de vigoureux stolons garnis des mêmes feuilles insignifiantes, plus grosses et plus nombreuses. Partagée entre l’étonnement et la contrariété, la jardinière prit une fourche et retourna la terre en soulevant les racines. Poursuivant l’inspection, elle fit le tour de son royaume, pour débusquer d’éventuelles feuilles suspectes. Le constat fut alarmant. Tel un lierre rampant, l’indésirable s’était immiscée partout, sans que l’ombre ou les autres végétaux parviennent à ralentir sa course.

Armée jusqu’aux dents, la jardinière entreprit une mission de désherbage et remplit un grand sac qu’elle déposa avec les ordures. L’opération avait même nécessité le sacrifice de quelques plants que l’intruse avait phagocyté en enroulant ses racines autour des mottes.

Ce soir-là, pour la première fois depuis qu’elle habitait le quartier, la jardinière s’installa sur la galerie en couvant du regard son œuvre mise à mal par l’extermination. Comment avait-elle pu laisser cette peste s’incruster si sourdement? Toute à son bonheur, elle n’avait rien vu, rien entendu — car assurément, une croissance aussi fulgurante devait s’entendre —, rien pressenti. Pour la première fois depuis qu’elle avait élu domicile dans le quartier, sa quiétude disparut.

En quête de réponses, elle consacra les jours suivants à consulter ses traités d’horticulture et ses voisins. Elle ne trouva trace de la mauvaise herbe dans aucun ouvrage ni dans le voisinage. La chose ne semblait exister que chez elle et nulle part ailleurs. À l’Institut national de botanique, on s’étonna que Glechoma pestimesta, une espèce récente née par hybridation naturelle, se soit installée en zone habitée. On avait bien documenté sa présence dans certains secteurs très circonscrits du pays, mais certainement pas si près de la capitale. On lui déconseilla toutefois de recourir aux pesticides puisque l’espèce, encore mal connue, risquait de développer une résistance.

Ce qui s’annonçait comme une saison idyllique devint une guerre de tranchées. Malgré le temps exceptionnellement sec cette année-là, de nouveaux stolons apparurent chaque jour, gagnant du terrain, surtout dans les plates-bandes de plus en plus métastasées. La jardinière sereine se transforma en sentinelle aux abois, à l’affut du flétrissement suspect d’une fleur ou de l’affaissement précoce d’un plant. Le chant des cigales, le ballet des frelons et l’ondulation des pampas sous la brise cessèrent de l’émerveiller, trop occupée qu’elle était à lutter contre l’invasion. Les éboueurs ne s’étonnèrent plus de trouver chaque semaine un sac à ordures rempli de G. pestimesta. Bientôt, il y en eut deux, puis trois. Durant ses quarts d’insomnie, l’infortunée jardinière tendait l’oreille et sortait même parfois, sommairement vêtue et balayant le faisceau d’une lampe de poche sur la pelouse dévastée et les plates-bandes décharnées, à l’affut d’un frémissement. Elle n’osait plus quitter la galerie, comme si G. pestimesta avait pu s’enrouler autour de ses chevilles et grimper le long de ses jambes. Elle grimpait bien le tronc du grand pin.

Pour la première fois de sa vie, elle annula ses vacances à la mer, craignant qu’une absence prolongée ne signe la fin de son sanctuaire, sans réaliser que celui-ci n’en avait plus que le nom. Loin de lui procurer le repos dont l’avaient privée les derniers mois, ces deux semaines de pause la virent claquemurée chez elle, ne sortant qu’au petit matin, bottée et gantée de caoutchouc, le geste mécanique et l’œil fixe, pour arracher ce qui avait poussé durant la nuit. Aux premières lueurs du 14e jour, les voisins furent tirés du lit par une âcre odeur d’essence et de fumée. À l’arrivée des pompiers, les flammes commençaient à lécher les fondations de la maison, après avoir grillé tout le jardin. Tel un gigantesque feu de Bengale, le grand pin crépitait en projetant des étincelles sur les toitures environnantes, devant les résidents affolés, massés dans la rue.

Les pompiers la trouvèrent prostrée sur la galerie et la remirent à la police, qui l’écroua pour trouble de l’ordre public. Aux infos du soir, les voisins interrogés par les journalistes dirent que jamais ils n’avaient vu une femme plus dévouée à son jardin et qui se levait même la nuit pour en prendre soin. Si ce n’était pas de l’amour, on se demandait bien ce que c’était.

Photo:  Creative Commons

Juste à temps

8347169215_7663e9eea7_b
Photo : La super Lili

L’arrêt du 121, direction Ouest, à la sortie du métro est immensément populaire. Sa longue route traverse des quartiers uniformément blancs, des enfilades de commerces, de cliniques, de banques et de restaurants bon marché, des communautés arabes, âgées ou juives et des tronçons d’autoroutes plus ou moins heureux.

Jean pourrait marcher. En regardant vers la droite, il voit encore, au loin, les phares rouges du bus qui s’éloignent vers son quartier sans avoir pris la peine de l’attendre, lui. Comme chaque fois qu’il manque son bus de peu, c’est-à-dire souvent, il remonte le cours du trajet qui l’a mené jusqu’à ce trottoir mouillé. Il inventorie toutes les secondes gaspillées, responsables de l’instant présent : s’il n’était pas allé pisser avant de quitter le bureau, s’il n’avait pas parlé avec Rosaire devant l’immeuble, s’il n’avait pas puisé une pièce dans sa poche pour la flutiste qui jouait la chanson de sa première flamme, en 1976, s’il avait dévalé les marches plutôt que de poireauter dans l’escalier mécanique derrière les deux vieux. Si le prochain bus tarde, il fera mentalement le trajet du bus précédent, et son cinéma intérieur ne connaîtra plus de fin : maintenant, je descendrais au coin de chez moi, j’enlèverais mon manteau, Jules me tournerait autour en gémissant, Sonia m’embrasserait, je prendrais ma première gorgée de bière… Il peut presque sentir la caresse de Sonia sur sa joue, le froid de la bouteille contre ses lèvres, les chips qu’il engouffrera en piochant dans le sac, debout, comme pour chasser le souvenir du trajet pendant que Jules, à ses pieds, attendra patiemment sa part.

Jean pourrait marcher, mais la journée a commencé tôt et sa mallette est lourde. En pleine heure de pointe, sûrement, l’attente ne durera pas. Dans une langue aux sonorités gutturales, le type à sa gauche parle à une oreillette qui lui donne l’air d’un cyborg. Sur sa droite, une ado sous-habillée pour le temps qu’il fait texte plus vite que son ombre. Jean, lui, fixe un gros nuage de pluie que le soleil bas teinte de jaune. Jean se demande vaguement s’il existe quelque part un séminaire ou une formation en ligne sur le timing. Parce qu’il n’en a jamais eu, lui, de timing. C’est ce qui explique, se dit-il, qu’il manque toujours les bus et les métros, les occasions et les bons filons. Depuis qu’il a décrété qu’il en était dépourvu, Jean impute beaucoup de choses à son manque de timing, y compris son choix de carrière, son modèle de téléviseur, sa patronne, le changement de caissière à l’épicerie chaque fois que vient son tour et son arthrose du genou. Oui, même son arthrose du genou. S’il avait eu du timing, il aurait obtenu cette dernière place disponible dans la ligue de water-polo du collège et n’aurait pas eu à se rabattre sur le badminton, son deuxième choix. Aujourd’hui, Jean ne joue plus et prend du poids. Qui sait ce qu’il serait devenu s’il avait fréquenté les types de l’équipe de water-polo?

La file ne cesse de s’allonger, et pas le moindre bus en vue. Jean suppute ses chances d’atteindre à pied son arrêt avant le prochain bus. L’humidité mêlée à la chute du mercure le rend impatient et il regrette en cet instant d’avoir cessé de fumer dix ans plus tôt. C’est connu, rien ne garantit plus l’arrivée d’un bus qu’une cigarette qu’on vient d’allumer. Le cyborg devise toujours avec son oreillette, comme s’il n’avait pas sa journée dans le cul et un vent ouest-nord-ouest qui lui fouette le visage. Jean remonte le col de son paletot, reprend sa mallette trop lourde et – d’la marde – quitte sa place dans la file et commence à marcher vers Sonia, Jules, sa bière et le reste de rôti de palette de la veille. Il jure de porter plainte à la société de transport, incapable de garantir un flux constant de véhicules durant les heures de pointe. Bon sang, est-ce trop demander?

Jean accélère le pas et louvoie entre les marcheurs que vient de recracher l’édicule du métro. Regardant régulièrement derrière lui pour valider la sagesse de sa décision de marcher, il franchit quinze, cinquante, puis cent mètres. Trop loin pour revenir sur ses pas. Au moins, se dit Jean, la pluie a cessé. Chaque intersection le rapproche de chez lui, de la lumière jaune qui éclaire – il en est sûr – la fenêtre du salon. Il se repait de cette lumière, sent déjà la chaleur qui l’accueillera lorsqu’il poussera la porte pendant que Jules franchira le couloir comme si son maître rentrait d’une excursion de deux ans. Toi! Enfin, toi!

Plongé dans son fantasme domestique, Jean n’entend pas venir le bus, qui le dépasse juste au moment de traverser une immense flaque d’eau accumulée autour d’un nid de poule que plus personne ne voit, depuis le temps, malgré la présence d’un cône de guingois. Mais comme armé d’un sixième sens, Jean a freiné sec et le contenu de la flaque atterrit bruyamment sur le trottoir vide. Pour une fois, pour une fois, il aura eu du flair.

Réconforté, Jean reprend sa course et son fantasme juste au moment où un second bus, à l’heure celui-là, traverse la flaque à son tour.