Tic tac, tic tac

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Aujourd’hui, j’ai constaté qu’il suffit d’aller au Carrefour Laval un mardi matin pour saisir à quel point le concept du 9 à 5 est désuet. Il faut qu’il le soit pour qu’un stationnement aussi vaste soit si plein un matin de semaine, à plus de dix jours du congé des fêtes.

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La dernière fois

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Photo : Creative Commons.

Une énième plainte de César, tapi sous la banquette arrière, et l’odeur d’urine qui s’en échappait, ne laissait aucune équivoque sur la gravité de la situation. Après trois heures de route sous la pluie de décembre, à six dans une Pontiac 1968, sans compter les guppys et le chat, il était temps que ça finisse. Loretteville était déjà loin et Saint-Jean, encore une vue de l’esprit pour la majorité d’entre nous.

Comme d’habitude, papa avait choisi et loué la maison après l’avoir longuement décrite à ma mère au téléphone. Mon père avait un certain flair pour l’immobilier, à preuve le spacieux bungalow que nous venions de quitter, où chacun de nous avait sa chambre. Il faut bien le dire, Loretteville avait constitué une remarquable amélioration sur Pincourt, où nous avions vécu un peu à l’étroit; mais puisque nous arrivions alors de Baie-Comeau, qui s’en souciait? Après ce que ma mère avait vécu comme une déportation, Pincourt – surtout sa proximité de l’Expo 67 – était proprement le centre du monde. Avant Baie-Comeau, il y avait eu un chapelet d’autres villes où mon père avait été dépêché pour améliorer le chiffre d’affaires d’une succursale ou la sauver du naufrage. Saint-Jean était la plus récente destination en titre, et pour faciliter notre intégration en classe, nos parents avaient décidé de déménager avant la rentrée de janvier. Nous avions donc célébré Noël à Loretteville avant de vider les lieux comme des voleurs pour commencer la nouvelle année à Saint-Jean.

Après les sentiers de neige québécois, la famille fit donc son entrée à Saint-Jean dans la gadoue du 28 décembre 1971. Dès notre arrivée, César s’enfuit à la découverte du quartier qui allait le voir mourir dans l’année, et ma mère inspecta sa nouvelle cuisine. La lumière blafarde du fluorescent ne contribua certes pas à dorer la pilule. N’ayant pas fini le travail, les peintres que mon père avait embauchés avaient laissé leur barda dans la cuisine, passablement sale. Comme nous n’allions pas tarder à le constater, la vieille tuyauterie régurgitait régulièrement dans l’évier un trop plein d’eaux usées qui avaient laissé un cerne menaçant à quelques centimètres du bord.

Le premier contact avec notre nouvelle maison dans ces conditions n’était clairement pas la trouvaille du siècle. Pour faire diversion, mon père nous conduisit à l’unique motel de la ville où nous attendaient deux chambres aux matelas défoncés et une télé sans oreilles de lapin. Après le traitement princier de l’Auberge des Gouverneurs, où nous avions dormi la veille, la comparaison prit valeur de présage. Toujours optimiste, mon père nous emmena manger au chic Golden Dragon, mais ma mère n’y vit que les grosses faces de père Noël de plastique scotchées sur les miroirs, le cheveu englué dans son chow mein au poulet et la vitrine battue par la pluie et le vent. Ce soir-là, elle jura qu’on ne l’y reprendrait plus et déclara à mon père que sa prochaine affectation se ferait sans nous. Contre toute attente, les nomades que nous avions toujours été devinrent définitivement Johannais, et ne déménagèrent une dernière fois que pour emménager dans un bungalow flambant neuf d’un quartier voisin.