Vintage et demi


Aujourd’hui, j’ai acheté une théière du Japon dans un bazar de Rosemont.

Un groupe auquel j’avais adhéré sur Facebook faisait circuler depuis quelques jours la publicité des organisateurs, qui annonçaient un « bazar vintage ». Ce qu’un mot peut évoquer. C’est ce vintage qui m’a attirée dans un sous-sol d’église, un samedi matin froid de novembre.

J’y étais entrée depuis dix minutes à peine lorsque j’ai aperçu la théière, déposée sur une étagère, entre un cendrier Mark Ten et des couverts dépareillés. Elle était belle à mort. Lire la suite

Les collants orange

collants orange

À Loretteville, toute excursion à la Lingerie Michèle, rue Racine, était pour nous synonyme d’abondance. Dans cet équivalent local de l’Aubainerie moderne, ma mère réussissait toujours à nous vêtir de pied en cap, mes sœurs et moi. Nous ressortions de ce bazar minuscule équipées en neuf de shorts, de tee-shirts, de chemises à manches courtes ou longues, selon la saison, de culottes et de camisoles, de socquettes et de pantalons pour toutes les occasions.

Dans notre famille, la garde-robe des enfants comptait trois catégories de vêtements. Les vêtements Propres étaient réservés pour la messe, les jours de fête et la rentrée scolaire. Entraient dans la catégorie École tuniques, chemises, cardigans et pantalons choisis pour leur belle tenue, gage de dignité et de notre appartenance à la classe moyenne florissante. La catégorie Jeux, enfin, réunissait tout ce que le temps, les mésaventures et la vie en général avaient expulsé des catégories précédentes.

En digne benjamine de la fratrie, j’héritais de mes sœurs une bonne partie de leurs vêtements qui avaient survécu aux impondérables de la catégorie Jeux. Par conséquent, tout vêtement neuf occupait dans mon cœur et ma garde-robe une place privilégiée qui lui valait d’être porté jusqu’à l’excès. Je me souviens d’avoir paradé fièrement pendant une semaine dans une salopette en faux denim jusqu’à ce qu’une compagne de classe me demande si j’avais autre chose à me mettre sur le dos. Si la subtilité vestimentaire n’était pas mon fort, la subtilité tout court n’était pas le sien.

Je garde un souvenir particulièrement vif d’une paire de collants orange, dont les mailles ajourées en losanges étaient du dernier cri. Bien sûr, mon attachement tenait largement au fait que j’en étais la propriétaire originale et non la seconde ou la troisième.

Même à sept ans, une fille sait quand elle est à son meilleur. Comme le power suit de la femme d’affaires, mes collants orange agissaient sur moi comme une combinaison magique, une vitamine C de la confiance en soi, un écran entre moi et l’adversité. Ce premier jour, j’étrennai mes collants à l’école comme on porte un drapeau. S’il y eut dictée, je la réussis sans doute haut la main, en pleine possession de mes maigres connaissances grammaticales. À la récré, j’exerçai un prodigieux ascendant sur mes amies, en plus d’emporter la première place de tous nos jeux. Grâce à mes collants orange, j’étais invincible.

Tous les toxicomanes savent qu’on ne renonce pas facilement à pareille ivresse. Aussi fut-il hors de question que je retire mes collants neufs en rentrant de l’école, même s’ils entraient dans la catégorie Propre ou École. Je les aurais gardés pour dormir si la vie n’en avait décidé autrement.

Ce ne fut pas ma mère qui m’empêcha de dormir avec mes collants, mais ma sœur, avec qui je bricolais depuis quelques jours un mobilier de salon pour nos Barbie. Histoire d’apporter la touche finale à une table de salon, nous avions déniché un vieux gallon de peinture rose que mon père avait utilisé quelques années plus tôt pour rajeunir une table à langer recyclée en étagère à tout faire. Sous le couvercle sclérosé par la rouille, l’alkyde avait formé une croûte dure plus foncée. En agitant le gallon, nous entendions comme une promesse le glouglou de la peinture emprisonnée sous la couche durcie, telle l’eau d’un lac gelé. Ne reculant devant rien, Louise attrapa un bout de bois qui traînait sur l’établi de papa et entreprit de percer un trou.

J’aurais dû anticiper la suite, en regardant ma sœur appuyer de toutes ses forces sur son bâton improvisé, ses maigres bras tremblant sous l’effort. Une seconde après le ploc! que fit la croûte en cédant, les longs cheveux blonds de ma sœur dégoulinaient de peinture. Pétrifiées, nous regardions sa robe bleue devenue rose et ses mains qui semblaient recouvertes de gants de vaisselle sur mesure. Je ne mesurai cependant l’ampleur de la catastrophe qu’en constatant avec horreur que je faisais partie des dommages collatéraux : mes fabuleux collants avaient disparu sous une grosse flaque rose. HAAAAAAA!

Oubliée, la table de Barbie! Vite! Il fallait monter à l’étage pour freiner les dégâts et sauver ce qui pouvait l’être. En moins de deux, ma mère, courroucée, envoya ma sœur penaude sous la douche pendant qu’elle m’aidait à me débarrasser de mes vêtements sinistrés. Devant mes pleurs et ma peine immense, elle finit par se calmer et m’assura que ce n’était pas si grave et que la douche viendrait à bout de la peinture qui recouvrait les cheveux de ma sœur. Pauvre maman! Elle n’avait pas compris l’objet véritable de mon désarroi. Et mes collants? Allait-on sauver mes beaux collants orange?

On les sauva, mais pas leur essence, dissipée avec les vapeurs de l’alkyde. Tel Samson après le coup de Jarnac de Dalila, mes collants perdirent leur lustre. La fibre empruntait davantage à la gomme Bazooka qu’à la citrouille. Tant de lavages successifs en si peu de temps portèrent un dur coup au tricot prématurément vieilli : ce n’était plus que des collants qui boulochaient comme les autres, tout juste bons pour la catégorie Jeux. Jamais je ne retrouvai ce sentiment si puissant du premier jour.

Ce jour-là, je compris pourquoi Clark Kent quittait sa combinaison sitôt sa mission accomplie.

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