Une leçon

Je connais des gens qui, après vingt, trente, quarante années écoulées au même endroit, sont devenus de grands voyageurs. Ceci explique peut-être cela. Au jour de ma naissance, j’avais déjà déménagé deux fois. Notre famille ne restait jamais en place plus de quelques mois avant que l’Industrial Acceptance Corporation envoie mon père se rendre utile dans un autre bureau de la société. Il est arrivé à ma mère de devoir décrocher des tringles avant d’avoir fini de coudre les rideaux auxquels elles étaient destinées. Nous étions de grands déménageurs.

Nous n’avons pas habité de métropole jet-set ni défait nos cartons dans des lieux idylliques devant le Saint-Laurent ou en terre étrangère. Nos pérégrinations nous conduisaient dans des villes industrieuses ou dortoirs du Québec et de l’Ontario. Nous n’avons pas fui la guerre, la répression ou la famine. Nos exils suivaient plutôt la carte des succursales en panne de bons résultats. Pour mes sœurs, mon frère et moi, ces déménagements successifs comportaient leur lot d’au revoir, d’apprivoisement et d’adaptation.

Photo de Dids sur Pexels.com

Pour des raisons pratiques, nous avons quitté Loretteville entre le dépouillement de l’arbre de Noël et les festivités du Nouvel An. Ce départ au milieu de l’année scolaire explique sans doute que mes camarades l’aient remarqué et souligné. Les élèves qui changent d’école pendant les grandes vacances disparaissent sans laisser de traces tandis que mon pupitre vide, au retour du temps des fêtes, ouvrait la porte à toutes les hypothèses : nous étions peut-être une famille d’agents secrets, ou alors on m’avait kidnappée ou j’étais morte d’une rougeole fulminante.

Pendant ce temps, dans la ville où commençait le nouveau chapitre de notre vie, mes sœurs, mon frère et moi débarquions dans nos classes respectives comme des chiens au milieu de jeux de quilles. Dans la mienne, tous les élèves maîtrisaient l’écriture cursive sauf moi. Ici, personne n’épelait les mots au son selon la méthode qu’on m’avait inculquée. Dans ce quartier que nous habitions, on disait les a en diphtonguant solidement vers le o, et ma mère fronçait les sourcils chaque fois que résonnait sous son toit cette curieuse prononciation. Puisque nous n’en étions pas à notre premier statut d’« étranges », nous avons fini par nous adapter.

Le printemps n’avait pas encore déposé ses valises, ce jour où, en rentrant de l’école, j’ai trouvé une volumineuse enveloppe adressée à mon nom. Arrivée par la poste, elle était moelleuse comme les paquets mous que ma mère plaçait sous le sapin. Et contrairement à ceux qu’envoyaient notre grand-mère ontarienne ou nos tantes lointaines, celui-ci n’était destiné qu’à moi. Après un hiver en sol étranger, je redevenais quelqu’un.

Coiffée de l’éphémère couronne de prestige que me valait cet honneur, j’ai découvert et déplié la murale qu’avaient confectionnée mes anciens camarades de classe de Loretteville. Sur la grande toile de jute, collés et cousus avec soin, des animaux découpés dans la feutrine et d’autres étoffes recyclées me souhaitaient de joyeuses Pâques. Leurs vœux brodés de laine occupaient le haut de la murale, à côté d’un lapin géant à rayures de pyjama. Celui-là semblait le porte-parole désigné de la basse-cour : à ses pieds, des couches superposées de tissu composaient un poussin émergeant d’une coquille fleurie, une poulette brune à l’aile de velours noir et un lapinou blotti dans un panier tressé (et peut-être percé) de toutes les couleurs. Dans le coin inférieur droit, les auteurs avaient signé collectivement : « Les élèves de 3e année ».

Une lettre accompagnait l’œuvre. On demandait de mes nouvelles. On s’informait de notre maison; aimais-je mon école et ma maîtresse? On m’adressait des vœux de bonheur. Je n’en revenais pas de tant de gentillesses et de soins consacrés à ma seule personne! Une classe entière avait pensé à moi – furtive camarade de passage – assez longtemps pour produire cette Grande Murale d’échinés qui reliait désormais leur sort au mien.

L’amitié, on dirait bien, est une compétence qui s’apprend, comme la bicyclette et la lecture. L’engagement aussi. Or pour qui ne s’est encore jamais enraciné, l’engagement n’est rien d’autre qu’un mot de grande personne.

Je n’ai jamais répondu à la classe de 3e année.

Pas de carte de remerciements.

Pas de nouvelles.

Rien.

Pendant de nombreuses années, la grande murale a trôné dans ma chambre. J’ouvrais les yeux sur elle chaque matin, et la plongeais dans le noir tous les soirs. Tel un caillou au fond de ma chaussure, mon ingratitude me rappelait sans relâche que je n’avais pas rempli ma part du contrat tacite de l’amitié. De son œil émeraude, la poule, sur ses ergots, me jugeait comme une mère supérieure. Le sourire de Jocker du grand lapin rayé me narguait jour après jour, après jour. C’était couru, une justice immanente finirait par me faire payer mon incurie.

J’ai mis les deux tiers d’une vie à me rendre compte que mon départ en décembre 1970 avait sans doute fourni à l’enseignante un fabuleux prétexte pour une activité collective en arts plastiques, puis une autre en français, pour rédiger la lettre. Grâce à moi – un peu quand même –, des résultats d’apprentissage avaient été atteints, des cases avaient été cochées, des notes, attribuées.

J’ai souvent imaginé que de tout ce travail, mes anciens compagnons avaient retenu qu’il ne sert à rien d’investir dans de lointaines relations vouées à s’éteindre. Qui sait si ma procrastination n’a pas fourni à l’enseignante une autre piste d’activité en catéchèse? Je fus peut-être le parfait exemple de la brebis égarée du bon pasteur. Peut-être aussi qu’aujourd’hui, cinquante ans plus tard, une femme de mon âge est en train d’écrire à propos de cette camarade-comète qui traversa le ciel de sa classe de troisième année, et dont le passage avait mobilisé tant d’efforts et d’énergie. Peut-être exprime-t-elle en cet instant à quel point le silence de la comète les avait laissés, elle et ses camarades, dans une sorte d’apnée jamais soulagée.

Chère inconnue, recevez mes plus plates excuses, mais sachez que j’ai conservé votre murale, qui fut ma première leçon sur l’amitié. À ce jour, elle demeure la plus grande.

7 réflexions sur “Une leçon

  1. Quel bonheur de te lire, Johanne. Merci pour ton texte émouvant et rempli de trouvailles littéraires aux descriptions précises et évocatrices. J’ai moi aussi des regrets de cet ordre en amitiés. Merci de me donner à lire cette belle leçon.

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