Le sourire de la Joconde

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Mes séjours à l’hôpital n’ont jamais été affaire de souffrance, mais d’espérance. Dans ma tête de cinq ans, la séparation d’avec ma famille était le prix à payer pour devenir comme les autres.

Durant ma première année d’école, alors que nous faisions la queue pour recevoir le BCG, la fillette qui me précédait s’est tournée vers moi et, après m’avoir longuement fixée, a déclaré que selon son père, j’avais un bec-de-lièvre. Croyant qu’un lièvre, puisqu’il avait un bec, était forcément une sorte d’oiseau, je ne voyais pas pourquoi le père de cette fille avait inventé une chose pareille. Je comprenais encore moins que son idiote de fille l’ait cru. N’ayant pour seul argument que ce qui me semblait l’évidence, j’ai répondu bêtement : « Ben non! » Et comme elle insistait, j’ai nié de nouveau avant de regarder ailleurs, jusqu’à ce qu’elle se lasse et que la douleur anticipée du vaccin reprenne de nouveau toute la place dans sa tête. Regarder ailleurs n’est pas le recours des lâches, quoi qu’on en dise; c’est faire œuvre de patience, le temps que s’émousse la curiosité, l’ennui ou la grossièreté de celui ou celle qui vous fixe, quel que soit son âge. Nous, les imparfaits, savons que la seule façon de supporter la sottise ordinaire consiste parfois à détourner le regard.

Mes séjours à l’hôpital n’ont jamais été affaire de souffrance, mais d’espérance. Chaque fois, j’étais persuadée que le bon docteur Prévost me bricolerait une lèvre souple et un nez droit. Je n’avais aucune raison d’avoir peur puisque ni la maladie ni la douleur, et encore moins la mort – cette inconnue – n’accompagnaient mes excursions. Mon fardeau à moi, un inconfort momentané et l’éloignement des miens, était bien peu de choses à comparer aux attentes démesurées que je nourrissais.

J’avais quinze ans lors de mon dernier séjour dans un établissement public de santé. Mes parents m’y conduisirent le dimanche puisque l’intervention chirurgicale devait avoir lieu à la première heure le lendemain matin. Dans la plus pure tradition préambulatoire, l’hôpital nous avait convoqués pour seize heures. Cet empressement ne reposait sans doute que sur des motifs administratifs puisqu’une fois à l’intérieur, il ne restait rien d’autre à faire qu’attendre le lendemain.

La toute première soirée d’un séjour planifié à l’hôpital procure toujours des sentiments mitigés. Encore étranger à cette société d’éclopés, de mal en point et de convalescents, vous ne faites plus partie du monde extérieur non plus. Vous êtes entre parenthèses, dans des limbes inconfortables qui vous rendent invisible, pour ainsi dire inexistant. Les infirmières ont d’autres chats à fouetter et ne vous accordent pas la moindre attention; lorsqu’elles le font, c’est pour évaluer la somme de travail que vous leur procurerez. Les plateaux du souper sont distribués, mais vous n’en recevez pas, car personne n’a signalé votre arrivée au service alimentaire. Les patients qui partagent votre chambre vous parlent peu. Ils sentent bien que vous n’êtes pas des leurs. Pas encore. Ici, la socialisation commande un sacrifice. À défaut d’une douleur réelle, il vous faudra bien verser un peu de votre sang.

Mes voisines de lit ont disparu en compagnie de leurs proches venus les visiter. Devant mon insistance à les libérer de ce qui m’apparaît comme une corvée, les miens ont fait le contraire. En poussant la porte de l’aile pédiatrique, ils promettent de revenir le lendemain. Par la vitre, je les regarde s’engouffrer dans l’ascenseur. Je n’aime pas les séparations interminables. Demain, lorsqu’on ramènera mon profil de boxeur vaincu à la chambre, je trouverai maman plongée dans un roman malgré l’humidité accablante de juillet. Mes compagnes de chambres auront profité de mon inconscience pour m’intégrer à leur cercle d’abimées en tout genre. Entre le bruit de leurs conversations et les soins que me prodigueront des mains inconnues, je sentirai la patiente et discrète présence maternelle, à un mètre de mon lit. Papa viendra chercher maman après le travail. Il apportera des fleurs pour souligner le premier jour de ma métamorphose. Si je chasse mes parents maintenant, c’est pour mieux me rapprocher de cet instant, quand l’à venir sera enfin devenu. Quand ce qui commence aura remplacé ce qui achève.

*

Seule dans la salle communautaire de l’étage, j’ai déjà fait six fois le tour des quatre chaînes que diffuse le téléviseur vissé au mur. En juillet 1978, à une époque où le cellulaire n’est même pas une vue de l’esprit, la télévision du dimanche après-midi n’a rien à offrir aux jeunes filles désœuvrées. À cette heure du jour, elles sont censées bronzer près d’une piscine en s’échangeant leur moitié de Popsicle, jouer au tennis au parc-école ou se faire des confidences dans la fraîcheur moite d’un sous-sol. Figurante oubliée d’un plateau évacué pour les vacances, je vois la soirée s’étendre devant moi comme le long couloir lustré que personne n’emprunte à cette heure. Dans l’aile adjacente déserte où je m’aventure pour tuer le temps, j’aperçois par la vitre de chaque porte ce qui devait être une chambre d’enfant, une pouponnière, une salle. J’invente un sort à ceux qui ont occupé ces lits. Que sont-ils devenus ces bébés sauvés des eaux, ces accidentés et autres défectueux momentanés ou permanents? Dans un hôpital, une chambre vide évoque plus facilement le passé que l’avenir. Celui de tous ces disparus est une page restée blanche. Le mien est une promesse d’encyclopédie.

À vingt heures trente, les feux de l’aile pédiatrique sont presque tous éteints, mais cette ville qui n’est pas la mienne n’en sait rien. La fenêtre grande ouverte laisse entrer le cri des ambulances, les pétarades des silencieux modifiés, les effluves de levure d’une boulangerie industrielle, autant de plaintes et d’odeurs étrangères à ma banlieue-dortoir. L’enveloppe plastifiée du matelas, comme celle de l’oreiller, geint à chacun de mes mouvements. Je n’ai aucune chance de m’endormir. Alors je fantasme sur le sourire de Joconde que le docteur Prévost me dessinera demain. Voyez, sous le vernis craquelé de la peinture, la finesse du trait, la courbure de la lèvre, l’empreinte parfaite de l’ange. Aucun ange n’a posé son doigt aérien sur mes lèvres dans les instants qui ont précédé ma naissance, mais demain, le bon docteur Prévost y pourvoira. Dans mon cœur d’adolescente s’incarne déjà la promesse de toutes les possibles amours à naître, des baisers qui suivront, des émois enfin fondés. Mon insomnie est un jardin de roses, et moi, l’héroïne de mon prochain long-métrage intérieur.

*

L’aube m’apprend que j’ai fini par dormir. Jamais promise ne sera plus prête que je le suis ce matin-là. J’enfile la robe de cérémonie que me tend l’infirmière : something old, something blue. Je reçois le calmant rituel, la coiffe de rigueur, et deux brancardiers me conduisent vers l’autel. Du fond de mon carrosse, j’essaie de compter les fluorescents qui défilent pendant que mes chevaliers servants bavardent comme s’ils charroyaient des piles de draps.

Deux ascenseurs et six couloirs plus tard, je le retrouve, caché derrière son masque, celui qui s’emploie depuis quinze ans à me dessiner un sourire. Bonjour, bonsoir. Tant de liens tissés entre nous et si peu de mots échangés. Je le prends pour un grand timide alors qu’il n’est qu’un grand chirurgien. Et parce qu’en cet instant, tout est possible, je lui souris une dernière fois de ce sourire-là.

 

9 réflexions sur “Le sourire de la Joconde

    1. Merci pour ta générosité. Pour une fois que tes textes pourraient s’avérer lucratifs, je ne comprends pas pourquoi tu ne les publiés pas sous firme de recueil. Faute d’avoir fait une télésérie avec Déso, tu pourrais être en lice pour le prix du gouverneur général.
      Danielle

      Aimé par 1 personne

      1. Merci Danielle! J’ai emprunté ce chemin pour «Un mercredi comme les autres», qui existe désormais en version imprimée. Pour la suite, on verra!

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  1. Bonjour Johanne, Je te remercie pour ce magnifique texte, il m’a fait vivre frisson et émotion. Ta plume me touche toujours autant. MERCi, Anne [RUFUS:Users:jaqueline: MES PROJETS:CARTE ANNE CHOQUETTE:LOGOS:LOGO-AC-F.png] Anne Choquette, M.Sc., PCC A.C. Coaching Inc. Canada, France, USA +1 (514) 578-7373 « Alone we go faster; together we go further. » « Seul on va plus vite; ensemble on va plus loin. »

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  2. Je suis touchée par ce texte personnel qui me ramène à toi, enfant…..Comme tu sais bien traduire le paysage intérieur de ta petite fille….Merci d’ouvrir….C’est si bien dit, bien écrit!

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  3. Je ne sais pas pour qu’elle raison ce texte m’avait échappé, mais c’est celui qui me touche le plus. Merci Jo de partager ton côté de ces opérations. De mon côté des choses je n’avais que la vision du boxeur vaincu qui revenait à la maison…

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