Une sainte peur

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Jean-Denis Latendresse, relieur de profession, est sans travail depuis que l’imprimerie M.J.P. a fermé ses portes. M.J.P., c’était pour Martial Jodoin Printing. Quand la CSST l’a pris en charge, en quatre-vingt-dix, Jean-Denis était loin de se douter que son congé durerait aussi longtemps. C’est sûr qu’une hernie discale, c’est long à guérir. Sauf qu’entretemps, Martial, à la demande d’un client potentiel, a acheté de nouvelles presses plus performantes. Les presses lui ont coûté un bras, et le client a obtenu un meilleur prix chez un compétiteur. Ça fait que Martial a dû vendre sa maison pour payer sa marge de crédit, et qu’il a fini par céder l’imprimerie à Quebecor. Malheureusement, Quebecor n’a pas besoin de relieur. Ils ont de belles machines qui font ça. Plus personne n’a besoin de relieur. Alors Jean-Denis Latendresse ne relie plus rien.

Depuis la fenêtre de sa salle de bains, Jean-Denis aperçoit la plus grande tour du Gérontoville où vit sa mère, en bordure du fleuve. Le soir, quand le soleil disparaît derrière la tour, il imagine les yeux des pensionnaires qui se referment très exactement au même instant. S’il le voulait, il pourrait alors reprendre possession de sa vie et quitter son trois et demi semi-meublé pour aller prendre un pot dans l’un des deux bars du coin. Un jour, il se promet de le faire plutôt que d’astiquer un comptoir de cuisine déjà propre, d’égrener la soirée à chercher puis placer deux morceaux de son casse-tête ou de regarder Ad Lib à la télé.

Pour arrondir ses fins de mois, Jean-Denis fait des ménages. L’un de ses « clients » est le curé de la paroisse, qui agit aussi comme aumônier de Gérontoville. Jean-Denis et lui se sont liés d’amitié au fil des fins de semaine, et le curé lui a proposé — par bonté d’âme plus que par réel besoin — de venir faire le ménage, deux fois par mois, dans la sacristie, passer un grand balai dans la nef et remplacer les lampions consumés.

Ce lundi matin, alors qu’il achevait d’épousseter les bancs du chœur, Jean-Denis vit entrer le vieux Lalonde, un haïssable notoire dont lui parle régulièrement sa mère chaque fois qu’elle veut lui donner un exemple de ce qui, dans son paradis artificiel, lui tape sur les nerfs.

Le vieux Lalonde titubait comme s’il était ivre ou qu’il avait avalé tous ses médocs de la semaine d’un seul coup. En s’approchant du dernier banc, il posa sa main droite contre le dossier, retira sa casquette des Expos et amorça une génuflexion. Mais le mouvement lui fit perdre l’équilibre. Lalonde tangua brusquement vers l’avant avant d’aller percuter l’avant-dernier banc. Même d’où il se trouvait, Jean-Denis entendit distinctement le poc ! de l’os temporal percutant le bois massif.

Sans lâcher son torchon, Jean-Denis franchit la nef et rejoignit le vieux Lalonde, inconscient. Du sang s’écoulait de son oreille droite pendant que, juste au-dessus, la bosse provoquée par l’impact menaçait déjà de fendre la peau. Si le vieux Lalonde avait manqué aux bonnes manières, comme il sait si bien le faire, et gardé sa casquette, le coup aurait peut-être porté moins fort. S’agenouillant comme dans une prière grotesque, Jean-Denis se pencha sur le vieux pour voir s’il respirait encore, avant de placer un doigt boudiné sur la carotide.

Rien.

Christ. Il ne cesserait jamais de regretter d’avoir échoué sa formation de secouriste. À l’époque, on avait souligné son manque de débrouillardise et son incapacité à trouver le pouls.

Se relevant avec une surprenante agilité pour sa corpulence, Jean-Denis franchit le portique de l’église et poussa la grande porte pour appeler des secours. De l’autre côté du boulevard, au bout de la promenade et du parc balayés par le vent de novembre, les grandes tours de Gérontoville étaient bien trop loin pour qu’il s’y rende au pas de course. À cette heure du jour, la rue était déserte ; même le restaurant et la boutique du fleuriste, qu’il apercevait sur sa gauche, semblaient fermés.

Jean-Denis sentit monter la panique comme une humeur aigre après une deuxième part de pâté chinois. Faisant demi-tour, il retraversa le portique, s’arrêta un instant près du corps de Lalonde, qui produisit au même instant un sinistre gargouillis. Jean-Denis s’attendait presque à voir la main encore molle du vieux lui saisir la cheville. Avant de céder au délire, il remonta la nef en soufflant, traversa le chœur, entra dans la sacristie et décrocha le vieux téléphone noir mural. Sur le cadran, il composa le 9-1-1, puis plaqua le combiné sur son oreille.

Rien.

Au même instant, sur le calendrier fixé près du téléphone, dans la case du lendemain, il lut les mots : « Bell, entre 1 h et 5 h ».

Pauvre Lalonde. C’était ce qui s’appelle manquer de timing. Il ne restait plus qu’une chose à faire, et Jean-Denis Latendresse n’était pas sûr d’être à la hauteur. Pour la troisième fois, il traversa le chœur, la nef et le portique — sans même s’arrêter cette fois auprès de Lalonde — et tira violemment la porte menant au clocher. Une volée de marches, puis deux, puis trois. Soufflant comme une forge, il débarqua dans le jubé comme un cavalier de l’Apocalypse. Le second escalier qui le séparait du clocher était à peine plus large que lui. Le cœur dans la gorge, Jean-Denis s’agrippa à la rampe et entreprit de gravir les dernières marches en colimaçon. En sonnant les cloches de l’église, sûrement, il alerterait quelqu’un, à tout le moins le curé, parti faire sa tournée à Gérontoville. Dans un râle, le teint violacé et la chemise trempée, il arriva à destination sur les genoux. Le coeur au bord des lèvres, il attendit de reprendre son souffle en se disant que trente secondes de plus ou de moins ne changeraient pas grand-chose dans le salut du vieux Lalonde. Pendant que le sang lui martelait les tempes, ses entrailles, sous l’effort imposé, se mirent à protester. Jean-Denis gémit doucement en se disant que ce n’était surtout pas le moment de se relever.

La Providence, sans doute, l’entendit et déclencha à ce moment précis le carillon électronique flambant neuf, programmé pour l’angélus.

Photo : Yashima, Creative commons

3 réflexions sur “Une sainte peur

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