Cousu de fil blanc

Ma vie tenait entre ces quatre murs. En trente ans, j’en ai pourtant vu de toutes les couleurs. Je me souviens de mon arrivée ici avec Céleste. Nous étions beaux et audacieux, et personne n’aurait songé à nous associer à un quelconque conformisme pas plus qu’à un courant du moment. Ce qu’on en a fait des réceptions dans cet appartement! Des foires aussi, parfois. J’ai en mémoire un trente-et-un octobre où l’alcool et beaucoup d’autres choses ont coulé à flots… Encore aujourd’hui, leur souvenir est incrusté dans toutes les fibres de mon corps.

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Et puis un jour, Céleste en a eu assez de sa vie avec moi dedans.

Son départ a laissé un vide immense. Tout le monde a besoin de vacances, d’accord, mais pourquoi tirer un trait sur dix ans de bonheur, simplement parce que les habitudes et la télé ont chassé les réceptions et les amis ? Moi-même, j’en conviens, je m’étais un peu tassé avec le temps. Anesthésié par l’inhabituelle absence de Céleste, je n’ai plus vu personne pendant des semaines. Jour après jour, le soleil traversait l’appartement puis disparaissait derrière l’immeuble d’en face sans que rien, ici, ne bouge.

Existe-t-il encore des gens qui restent au même endroit toute leur vie ? Pourquoi faudrait-il toujours partir, changer de décor, recommencer ailleurs dans un nid dépourvu d’odeurs et de plumes ? Qu’allais-je devenir sans rien d’autre de Céleste que l’empreinte qu’elle a laissée sur moi ?

L’abandon n’a fait qu’un temps. Soyons franc, je ne suis ni le premier ni le dernier à avoir retrouvé ses moyens après une mauvaise passe. La mienne s’est achevée avec l’arrivée dans ma vie de Frédérique et Lucien. Entre nous, ça a cliqué tout de suite. Leur présence m’a procuré un second souffle, comme si un vent nouveau s’était engouffré par les fenêtres, chassant l’air vicié dans lequel je vivotais. En intégrant leur vibrante constellation, mon existence a retrouvé un sens : ma place en ce monde redevenait défendable et justifiée. La ronde des fêtes, des anniversaires et des saisons a repris. Ce fut une incroyable époque ! Fred et Lulu ont fait de moi le témoin privilégié de leurs joies, de leurs frasques et de leur démesure, dans le bon comme dans le mauvais. Quelques années plus tard, j’ai gardé leur fille, Clémence, et l’ai vue faire ses premiers pas et grandir. J’ai séché ses pleurs plus d’une fois. Pauvre enfant, qui redoutait par-dessus tout les prises de bec dont ses parents lui offraient le spectacle. À moi aussi, d’ailleurs. Avec le temps, elles sont devenues de plus en plus intenses et mesquines, jusqu’à la dernière.

Fred et moi recevions pour la première fois les membres de son club de lecture, autour du fabuleux roman de Tracy Chevalier, Prodigieuses créatures. Au beau milieu de la discussion, Lulu est rentré, plus tôt que prévu. Le geste nerveux, la mèche de travers, la chemise qui sortait du pantalon… rien qu’à voir, on savait qu’il n’était pas dans son état normal. Fred a senti le danger. Quand elle a refermé la porte sur ses invités, le pas de Lulu annonçait l’orage.

Je déteste évoquer cette soirée. Chaque fois, le film des cris et des coups, et du sang qui rejaillit sur moi me remplit d’horreur. Les jours suivants ont vu défiler policiers, enquêteurs, travailleuses sociales et proches parents de Fred. Ils sont repartis en silence, Clémence avec eux. Elle est sortie de ma vie, sans un dernier regard.

Et puis ce fut mon tour. Devenu un témoin gênant, je n’ai pas perçu beaucoup de sympathie à mon égard. Un mardi matin, cinq semaines après le départ de Clémence, quatre sbires sont entrés dans l’appartement. Ils n’ont pas mis de gants blancs : décloué, roulé et sorti comme un malpropre, je me suis retrouvé dans un conteneur avec les moulures mille fois repeintes, les vieilles fenêtres du salon et les débris de démolition.

D’après ce qu’on dit, les gens ne jurent plus que par le bois. Souffrez que je pense différemment. La vie et les épreuves m’ont peut-être usé le caractère, mais même dans les situations extrêmes, je n’ai jamais craqué sous la pression.

Photo d’ouverture : Threading Through Time.

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3 réflexions sur “Cousu de fil blanc

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