Éloge du « vous »

Aujourd’hui, j’ai lunché avec une ex-relation thérapeutique, devenue avec le temps relation professionnelle, puis amicale. Nous entretenons désormais un lien d’auteures puisqu’elle écrit aussi, quoique de la psycho plutôt que de la fiction. J’ai toujours admiré cette femme intelligente et vive, dont je partage l’humour et les principes. À l’époque où je m’asseyais dans son bureau une fois par semaine, je me trouvais privilégiée d’être tombée sur une tête si solide et un cœur si franc.

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Photo : Paul Dussault.

Désormais, nos conversations portent davantage sur la difficulté d’écrire, l’inspiration, le temps qui passe trop vite ou que l’on occupe mal. Lorsque nous nous sommes fait la bise, sur le trottoir, elle m’a de nouveau invitée à la tutoyer, en ajoutant qu’elle savait combien notre relation antérieure pouvait rendre la chose ardue.

Je ne suis pas convaincue que notre ancienne relation ait quelque chose à y voir. Je ne compte plus le nombre de personnes qui, devant mon entêtement, ont cessé de me demander de les tutoyer. Je trouve le « vous » confortable et élégant. Il prend une richesse supplémentaire quand la relation avec le vouvoyé s’approfondit et que s’installe une complicité dont témoigne l’usage du prénom. Entre un « tu » coincé et un « vous » de connivence, je préférerai toujours le second. Croyez-moi, c’est génétique bien plus que générationnel.

Dans la saga familiale Les gens de Mogador, d’Élisabeth Barbier, Rodolphe Vernet et sa femme Julia, puis leur fils Frédéric et sa Ludivine, se vouvoient. L’adolescente que j’étais trouvait éminemment romantique que des époux amoureux continuent de s’adresser à la deuxième personne du pluriel, même après avoir consommé leur passion. Lors d’une entrevue qu’accordait récemment Julien Clerc — une autre fixation de jeunesse —, nous apprenions que sa femme et lui se vouvoient encore, après des années de vie commune. Ça m’a fait l’aimer, comme disait mon frère dans ses jeunes années.

Si je n’ai jamais songé à vouvoyer l’élu de mon cœur (sauf durant l’entretien d’embauche qu’il m’accordait il y a trente ans), je reçois ma part de regards étonnés quand je vouvoie une caissière de dix-sept printemps, un serveur de binerie ou l’ado qui vient repeindre le fer forgé de notre galerie. Eux les premiers semblent croire que la dame a besoin de lunettes et qu’ils n’ont pas l’air si âgés. Ma copine Caroline, que j’ai connue lors de son arrivée en ce pays, comptait parmi ses chocs culturels celui de se faire tutoyer, à l’épicerie ou à l’école de ses enfants, par des étrangers qui ne pensaient pas à mal.

J’ai beau aimer l’usage du « vous », j’ai eu envie de tutoyer certains de mes amis dans les secondes qui ont suivi notre premier contact, tellement tout ce qui flottait entre nous confirmait que nous étions deux âmes qui viennent de se trouver. « Toi! C’est toi! », souffle chaque fois mon cœur, qui reconnaît mieux que ma raison les trésors que le destin m’envoie.

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Partage le temps fort de ta séance. Euh… non.

La chimie du pronom personnel est bien mystérieuse, mais s’il faut y mettre une étiquette, je dirais que je n’en fais pas une affaire de respect autant que d’apprivoisement, comme l’explique si bien le renard de Saint-Exupéry : « C’est une chose trop oubliée. Ça signifie créer des liens. »* Ça explique sans doute pourquoi le tutoiement, de plus en plus répandu, dans les applications, certains médias et les jeux-questionnaires qui fourmillent sur Facebook m’énerve à ce point. Je sais tout de suite qu’on ne s’adresse pas à moi.

Mais j’ai peut-être tout faux. La preuve, je vouvoie aussi – et toujours – les abrutis, comme pour m’immuniser contre leur sottise.

Et sûrement aussi pour éviter qu’ils ne m’apprivoisent.

 

 

*  Tous les renards de la planète auront toujours pour moi la voix Jacques Grello, qui interprétait celui de la version de 1954, avec Gérard Philippe.

 

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