Dans la mémoire longtemps

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Aujourd’hui, je me suis aperçue que j’avais vaincu le ver d’oreille le plus durable de mon existence.

In Exitu Israel, de Egypto domus iaco dei populo barbaro.

Certains vendredis, vers dix-sept heures, la fourgonnette de l’épicier du quartier se gare juste devant chez moi et déverse un hit de ma jeunesse, pendant que son conducteur livre à ma voisine ses trois ou quatre sacs d’épicerie. Deux fois sur trois, la chanson du moment s’invite dans mon bureau et ma tête, et y passe la soirée. Vendredi dernier, c’était un vieux tube de Lime.

Je ne me plaindrai certainement pas qu’un succès des années 1980 déloge momentanément un psaume de l’Ancien Testament qui a squatté ma boîte crânienne pendant des mois. À ce point, on n’est pas loin du TOC. Déjà, après trois semaines, j’avais dépassé le stade de l’irritation, puis celui du désespoir. Alors que chaque jour, de nouvelles chansons sont larguées dans l’univers, un vieux tube de Vivaldi tournait en boucle dans ma tête depuis que je l’avais fait jouer dans la voiture, un jour d’embouteillage. Je sais pourtant mieux que personne à quel point cette pièce en particulier a le don de s’incruster.

Maredit et fugit. Et fugit. Jordanis conversus et retrorsum.

J’ai cherché comment m’en défaire. Aussi étonnante que la chose puisse paraître, le ver d’oreille (calque de l’anglais earwrorm, lui-même piqué de l’allemand ohrwurm) intéresse de nombreux scientifiques. Certains ont voulu savoir s’il était possible d’inoculer une chanson-velcro dans l’esprit de cobayes volontaires. Ces chercheurs ne connaissent visiblement pas la Compagnie créole, qui compte à son actif plusieurs vers très efficaces, dont celui-ci. Dans le même registre, la lecture des mots « Ça fait rire les oiseaux » suffira peut-être à vous procurer un joyeux fond sonore pour le reste de la journée.

Les chercheurs ne s’entendent pas tout à fait sur les causes du ver d’oreille. Un très bon texte trouvé sur le site How stuff works m’apprend que selon certains d’entre eux, la chanson-velcro n’a pour seule fonction que d’occuper un cerveau qui s’ennuie. Mon psaume surgit effectivement en voiture, pendant les trajets mille fois empruntés, devant le lave-vaisselle qu’il faut vider ou au petit matin, quand j’émerge du sommeil. Dans This is Your Brain on Music, Daniel Levitin propose une autre explication : les circuits neuronaux correspondant à une chanson particulière resteraient coincés en mode rappel (playback), si bien que la pièce ou — pire — un extrait, rejoue constamment.

Selon une autre hypothèse, le ver d’oreille représenterait une pensée que l’on tente de réprimer. Plus on essaie, moins on l’oublie. Les tenants de cette idée considèrent la chanson-velcro comme une démangeaison cognitive, et l’appellent d’ailleurs itchy song. Et comment soulage-t-on une démangeaison ? En grattant ou en chantant, c’est selon.

Non nobis domine. Non nobis. Sed domine tue a gloriam.

Tout le monde ne maudit pas le ver d’oreille. Combien de compositeurs de jingles rêvent de créer LA ritournelle qui rendra leur client célèbre ? J’en ai conservé tout un stock de mes jeunes années, et il n’est pas rare qu’un commentaire, une intention ou une discussion en réactive un. Mais, je vous le demande, qui a envie de se repasser la ritournelle de la brosse à dents Snoopy ? Je suis peut-être un cas.

Une équipe du Goldsmiths-University of London, s’y est consacrée suffisamment longtemps pour en faire un projet d’étude comportant plusieurs volets, dont un appel à tous pour inventorier les chansons les plus obsédantes du répertoire mondial. Or les titres recueillis à ce jour indiquent que toutes les chansons ont un potentiel d’incrustation.

Que faut-il pour qu’une chanson s’incruste ? Il faut d’abord y être exposé. Tous les tubes du moment sont de bons candidats. Les souvenirs associés à une chanson peuvent aussi servir de déclencheurs pour la vie. En général, un refrain répétitif et facile à retenir a toutes les chances de s’insinuer dans nos oreilles et d’y rester plus ou moins longtemps.

Super misericordia tua et veritate tua. Ne quando diquan gentes ubi es deus e orum.

Mon psaume ne correspond en rien à cette définition. Qu’ai-je fait pour mériter ça?

Si quatre-vingt-dix pour cent des gens se coltinent avec une chanson au moins une fois par semaine, les femmes et les musiciens y seraient plus souvent sujets. Apprendre une pièce, en lire la partition et la répéter plusieurs fois contribuent à en faire un souvenir aussi impérissable que récurrent. Mes collègues choristes seraient sans doute d’accord.

Alors comment se défait-on d’un ver d’oreille ? Il n’y a pas de remède miracle, semble-t-il, et le meilleur consisterait à remplacer l’air obsédant par une autre chanson. Dans mon cas, le «Cantique de Jean Racine», de Gabriel Fauré, me sort du pétrin neuf fois sur dix. On dit aussi que certaines personnes arrivent à se débarrasser d’un ver d’oreille en chantant la pièce au complet. J’ai essayé, ce qui explique peut-être la durée exceptionnelle de mon mal: près de onze semaines. Je peux toutefois confirmer que la dernière chose à faire est d’écrire huit-cents mots sur le sujet. Misère, ou plutôt A-a-a-a-a-a-a-a-a-a-a-a-a-a-a-a-a-a-a-a-amen. A-a-amen. A-a-amen.

Photo: Headache, Open Democracy, Creative Common

2 réflexions sur “Dans la mémoire longtemps

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