Portrait (4)

J’ai des compagnes et compagnons de si longue date que les amitiés de passage me laissent perplexe, même plusieurs années après leur dissolution. J’aime penser que ces gens qui ont séjourné quelques mois, trois saisons ou deux ans dans ma vie n’ont pas croisé ma route en vain, et que le hasard a sans doute bien fait les choses.

Marilyn et son mari habitaient la maison la plus singulière qu’il m’ait été donné de visiter. Chez ces amateurs d’art et de brocante, on se sentait comme dans un vaste cabinet de curiosités dont chaque objet – qu’il fut décoratif ou fonctionnel – commandait qu’on s’y arrête et, parfois, qu’on le touche pour en confirmer l’existence.

Rudolf Wacker (1893-1939), Two Heads, 1932.

À quatre-vingts ans bien sonnés, Marilyn nous recevait à dîner au milieu des sculptures de son époux, des plantes luxuriantes qui cascadaient sur deux étages d’une rallonge toute en verre et en acier, et dont le rez-de-chaussée servait d’atelier. Cette expatriée que l’amour avait convaincue de quitter Manhattan pour les Laurentides pratiquait les arts de la table avec savoir-faire et poésie. Elle m’a séduite dès le premier jour en plaçant devant moi l’un de ses bentos noirs et lustrés qu’elle garnissait comme des boîtes à bijoux. C’est en tout cas l’impression que me procuraient les délicates cuisses de caille laquées, les artichauts miniatures grillés ou les olives à l’ovale parfait qu’elle y déposait.

Pour moi qui n’ai pour ainsi dire pas connu mes grands-parents, la fréquentation d’une vieille dame de la trempe de Marilyn constituait une expérience nouvelle et nourrissante. De cette New-Yorkaise qui avait consacré ses études supérieures au théâtre russe, j’ai reçu des perles de sagesse qui ne s’apprennent ni dans les livres ni dans les vues, comme dit la chanson. Je sais par Marilyn que les grillades sont cuites à la perfection lorsque leur tendreté se compare à celle de mon sein, que sur un vol surbooké, mon denim et mes tennis m’excluent d’office d’un éventuel passage en classe affaires et que je rends service aux mauvais auteurs en ne traduisant pas leurs formulations bancales.

Ce jour idyllique de juin où je l’emmenai à ma grande talle de fraises des bois, comme elle les appelait, elle me conseilla de l’éliminer pour le salut de mes futures cueillettes : « Now you will have to kill me, so I don’t tell others about this place. » Je lui dois les fauteuils Louis xv – ou un autre couronné de la lignée, je confonds toujours leurs legs – trouvés dans une brocante et dont nous avons, sur sa recommandation, décapé puis laqué l’armature d’un « blanc sauge » (dixit Sico) avant de faire recouvrir assises et dossiers. Devant le résultat, Marilyn avait opiné, satisfaite comme s’il s’agissait de son œuvre.

Le mois dernier, en cherchant une recette dans ma boîte de valeurs sûres et de propositions à essayer un jour, j’ai aperçu celle de la joue de bœuf braisée que m’avait envoyée Marilyn. Le courriel s’intitulait « This Epicurious recipe has been sent to you from Marilyn ». Dans le corps du texte, l’envoyeur relayait un message plus personnel de mon amie : Marilyn wants you to know: work. Puisque je travaillais tout le temps, Marilyn commençait tous ses appels en s’excusant de me déranger.  Mais nous savions, elle et moi, que la formule ne signifiait rien de plus que « tu me le dis si je te dérange trop? » C’était rarement le cas. Entre le récit des activités mondaines auxquelles les conviait, elle et son mari, une société d’artistes, de chefs et de figures plus ou moins célèbres, et les manuels scolaires qu’on me demandait de traduire, mon cœur ne balançait jamais. Les histoires de ma vieille amie me transportaient si loin de ma routine qu’elles valaient bien les quelques heures de travail supplémentaires qu’elles laissaient invariablement présager.

À l’époque de nos fréquentations, je créais des collages auxquels j’intégrais les trouvailles que je rapportais de mes prés environnants et des bric-à-brac laurentiens. Voyant peut-être quelques mérites à mes bricolages ou au bonheur qu’ils me procuraient, Marilyn y a contribué en extirpant de ses mille et un placards nombre de magazines des années quarante, de registres de soirées mondaines qu’elle tenait de je ne sais qui, et même de billets de spectacles déchirés qu’une Lady d’un autre siècle avait précieusement conservés.

Marilyn était une entremetteuse née. Sous leurs dehors bon enfant, cautionnés par la présence d’un ou deux cousins de la fesse gauche et peut-être de mon amoureux et moi, ses réceptions réunissaient une faune éclectique dont chaque membre partageait un point commun avec au moins deux invités. Quand ceux-ci étaient trop nombreux, un homme engagé et sa femme secondaient l’hôtesse à l’assemblage des bouquets, aux courses, à la vaisselle et au service. Car Marilyn officiait toujours en cuisine. Mélomane, elle avait épousé la cause de mon ensemble vocal et cherché dans ses relations quelques mécènes disposés à venir nous entendre et nous soutenir. Je conserve de ces quelques saisons le souvenir doré d’une fête perpétuelle. Notre relation a pris fin aussi abruptement que notre dernière conversation téléphonique. Nos ciels respectifs s’étaient récemment ennuagés et notre jeune amitié, fondée sur la joie bien plus que sur les épreuves, n’était pas de celles qui résistent aux orages que chacune de nous était sur le point de traverser. Si j’ai trouvé bien d’autres talles de fraises sauvages, je n’ai jamais retrouvé la saveur exquise de mes beaux jours avec Marilyn.

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