Portrait (3)

On n’entretient pas la même relation avec ses voisins de côté et ceux d’en face. La rue, qui nous sépare comme une rivière, réduit les interactions à un geste de la main, un sourire et beaucoup d’observation.

Depuis la fenêtre de mon bureau, je regarde vivre les Botero depuis plus de dix ans. Leur abondante marmaille leur rend visite ou service tour à tour et à tout bout de champ. Tantôt, c’est l’aînée qui descend de sa fourgonnette garée en double, une assiette à la main, comme si elle venait de finir un plat et qu’elle jugeait plus urgent d’en apporter une portion à ses parents âgés que de ranger la cuisine. Quinze minutes ou deux heures plus tard, c’est le cadet qui s’arrête devant la maison en donnant deux coups de klaxon pour signaler sa présence. Bientôt, la porte s’ouvre sur les vieux Botero endimanchés pour se rendre au marché ou au salon funéraire, c’est pareil. Ce jour-là, un fils les y conduira. Demain, un neveu ou une petite-fille prendra le relais. S’ils n’ont pas de voiture, les Botero peuvent compter sur une impressionnante collection de chauffeurs.

Mon ex-voisin du dessus, qui avait une vue plongeante sur la salle à manger des Botero, les a nommés ainsi parce qu’ils lui rappelaient les voluptueux personnages du peintre et sculpteur colombien, en moins élégants.

Madame Botero, habillée en veuve perpétuelle, affiche un air de bœuf en tout temps, même quand je parviens à lui extraire un bonjour. Je sais qu’elle s’apprête à sortir quand elle s’installe à sa fenêtre comme devant un match de hockey, ou qu’elle s’assied dans l’escalier intérieur, la porte grand ouverte, pour surveiller l’arrivée de son chauffeur du moment. (Tout compte fait, nous aurions pu les appeler les Hopper à force de les voir dans une fenêtre ou près d’une porte.)

Hopper-CapeCodMorning-1950
Edward Hopper, Cape Cod Morning, 1950, SAAM.

 

Chaque fois que les Botero se rendent à pied chez des amis du quartier, madame devance son mari de quelques minutes, comme si elle n’en pouvait plus de l’attendre ou qu’elle savait qu’il finit toujours par la rattraper et la dépasser. Jamais je ne les ai vus marcher ensemble.

À la fin septembre, les Botero — premiers et juniors — consacrent une journée à réduire des tomates en sauce qu’ils mettent en pot et distribuent à la famille. En procession, de jeunes membres du clan transportent dans la cour les caisses de San Marzano ou de Roma, dont la majeure partie mijotera au grand air, dans une immense bassine déposée sur un réchaud. Ce jour-là, la brise charrie les parfums d’origan, d’ail et de tomate jusque dans mon bureau.

Le 24 décembre, la famille élargie se réunit chez les vieux parents et attend le père Noël en compagnie des petits-enfants. Une année, alors que j’étais allée saupoudrer le trottoir de sable pour éviter que mes invités se cassent le cou en sortant, je l’ai aperçu sur le côté de la maison des Botero, en train d’enfiler son pantalon de velours rouge par-dessus ses beaux habits. Quand il m’a vue, il a fait un signe de la main comme s’il craignait que je le dénonce. J’ai reconnu l’un des fils, le bagarreur, qui me rappelle le truculent Paulie Walnuts, des Sopranos. On s’est souhaité Merry Christmas, et je suis rentrée boucler ma soirée pendant qu’il répétait ses Ho! Ho! Ho! Les Botero ne badinent pas avec les croyances.

En mai, le vieux Botero recommence à entretenir son terrain. De sous le balcon, il extirpe deux topiaires qui ont survécu à l’hiver tant bien que mal, et les replace un jet de pierre plus loin, de part et d’autre de la porte principale. Durant tout l’été, je l’aperçois par le passage qui longe le duplex, en train de bricoler ou de tailler la vigne qui couvre le treillis de leur terrasse. Il lui arrive même de soulager sa vessie en tournant le dos à la rue, comme un enfant qui, ne voyant personne, se croit invisible. Je lui trouve un quelque chose d’attachant, même quand il pisse sur son propre patio. Je n’ai aucun mal à l’imaginer, succombant un jour à un infarctus au beau milieu de son jardin, comme Vito Corleone.

Il y a quatre ans, alors qu’il travaillait au bureau de vote du secteur, mon Beau a constaté que les Botero étaient en fait des Abboud. J’ai été décontenancée d’apprendre que des gens que nous croyions italiens depuis dix ans étaient arabes (notre surprise aurait été la même s’ils s’étaient révélés Lyonnais, Allemands ou Martiens). Si on ne peut plus se fier à ses préjugés, je me demande bien vers quoi on peut se tourner… Il ne nous avait fallu que des caisses de tomates, une famiglia tissée serrée et des réveillons de Noël très nord-américains pour imaginer à nos voisins un passé tumultueux et musclé, traversé de lancinants accords de trompette.

Deux ans plus tard, une réception prénuptiale dans la cour des Botero juniors — qui habitent presque derrière chez nous — nous a permis de reprendre pied dans la réalité. Quoi de mieux, en effet, que des tambours et de stridents zagharits pour recadrer des pseudo Italiens en Arabes bon teint? Quand même, pour nous, ils resteront toujours des Botero.

On a le sens des traditions ou on ne l’a pas.

 

 

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