Entre Sherbrooke et Rock Forest

Aujourd’hui et hier, je participais au Salon du livre de l’Estrie. J’ai vendu un exemplaire de mon recueil en cinq heures de présence. Je n’ai donc pas atteint mon objectif de trois. Quand on se publie soi-même, on modère ses attentes.

S’il fait partie des salons littéraires plus modestes du circuit, celui de Sherbrooke a le mérite de se trouver non loin de chez France. Depuis que nos études universitaires nous ont placées sur la même route, nous nous retrouvons une fois par année à mi-chemin de celle qui relie Sherbrooke et Montréal. Un après-midi par année, nous reprenons l’ouvrage de notre histoire, en ajoutant quelques points de fantaisie. Depuis le temps, ça commence à faire une sacrée tapisserie.

Allais-je laisser filer une occasion comme celle du Salon de l’Estrie? Non, et les quarante-huit heures écoulées en partie avec France ont bien racheté la foire littéraire, que les organisateurs ont eu la mauvaise idée de planter en périphérie, au carrefour de deux autoroutes. À Sherbrooke, une visite au Salon du livre est une démarche planifiée et motorisée. Pas étonnant qu’on s’y bouscule si peu : lors de mon passage, les auteurs y dépassaient en nombre les lecteurs de plus de quatorze ans, c’est-à-dire ceux qui s’y étaient rendus autrement que par autobus scolaire.

Centre-de-Foires-de-Sherbrooke-2
C’est beau, mais c’est loin (photo : CCM2).

Même quand je ne vends pas beaucoup d’exemplaires de mon recueil, un salon littéraire est toujours l’occasion d’observer et d’apprendre, sur les autres et moi-même. Au deuxième jour de l’événement, pendant un douzième moment creux, je me suis tout à coup étonnée de me trouver là. Il faut une certaine dose d’intrépidité pour se transformer en représentante itinérante d’un genre littéraire que boudent de trop nombreux lecteurs. Comment en suis-je arrivée, moi, à me trimballer de la sorte d’une ville à l’autre avec mon kit du parfait auteur autoédité? Je suis snob sur les bords, peu sociable et relativement introvertie. Participer à un salon du livre exige pourtant d’aller à la rencontre des gens, de vendre (un peu) sa salade et d’ouvrir le dialogue. Or je ne suis peut-être pas vendeuse, mais j’ai les oreilles et le cœur à la bonne place. Celui des lecteurs de passage foisonne de bonnes histoires qui ne demandent qu’à être déposées aux pieds de qui veut bien les entendre. J’en ai recueilli de mémorables.

Les salons littéraires donnent aussi à voir des auteurs de toutes les grosseurs. Je n’envie pas ceux qui prennent leur tabouret pour un socle. Laissés en pâture par leur éditeur, ils ont parfois l’air tristes, fin seuls sur leur île, ou alors aux abois, ce qui est encore pire. Et je ne compte plus, au cours de cette année de salons, les écrivains « vedettes » que j’ai vus se déplacer comme des majestés sans regarder personne, sans ralentir devant d’autre stand que celui de leur éditeur. Ils ne savent pas ce qu’ils manquent.

En rentrant, après ma dernière « séance de signature », j’ai fait taire mon GPS pour sillonner le quartier du campus et repérer les chambres d’étudiante que j’ai habitées trente ans plus tôt. Je les ai retrouvées presque inchangées, celle de la rue Tétrault, puis cette autre, sur Forest. En tournant sur Galt, j’ai aperçu sur ma gauche l’épicerie où les cigarettes sans nom se vendaient un dollar le paquet. Suis passée devant le Pot-au-Feu où s’attablent encore, sans doute, des hordes d’étudiants. Vaguement émue, et étonnée de l’être, j’ai résisté à l’envie de sourire à ceux que je croisais.

Ce n’était qu’une mise en bouche. Entre l’apéro et le souper, France et moi sommes retournées sur le campus de notre alma mater. Malgré une imposante cure de jeunesse, notre ancienne faculté est toujours reconnaissable. Lors de mon dernier passage, il y a dix ans, j’avais été déçue de ne pas retrouver le bâtiment tel que je me le rappelais. Avant de quitter les lieux, j’étais descendue au sous-sol où je savais trouver des toilettes, tout près de ce qui avait été la salle de consultation. J’y étais entrée comme dans une brèche temporelle : la faculté avait dû manquer de budget, et les toilettes étaient restées exactement comme en 1984. L’effet de ce bond dans le passé m’avait habitée jusqu’au lendemain.

 

France et moi avons marché jusqu’à l’agora en comparant nos souvenirs, en constatant ce qui avait changé et ce qui était demeuré à peu près intact. Les étudiants que nous croisions nous contournaient comme ils auraient évité deux parcomètres. Je nous ai vues, deux cinquantenaires évoquant les moments marquants de ces quelques années autour du campus de l’U. de S, et j’ai eu une pensée affectueuse pour ces jeunes filles lointaines qui avaient l’avenir devant elles. On a fini la soirée autour d’une table de billard, et je suis rentrée à Montréal au petit matin.

 

Photos : CCM2, Destination Sherbrooke et moi.

6 réflexions sur “Entre Sherbrooke et Rock Forest

  1. Très chère Johanne, la nouvelle est vraiment ton genre. En peu de mots, et tout en finesse, tu me fais rigoler les boyaux et embuer les globes oculaires. Il fait déjà beau, par ma fenêtre, et là tout de suite ça sourit tout plein en dedans. Je souhaiterais bien faire des vagues aussi concrètes de celles-là jusqu’à mon entourage. GILLES

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  2. Bonjour Johanne, Si ce n’est déjà ja fait, tu devrais amener quelques exemplaires de ton ouvrage à la pratique de la semaine prochaine, car, et je ne suis certainement pas la seule, je serais heureuse de te lire! Tu me diras combien tu le vends. Louise

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  3. Que de beaux souvenirs Johanne, et quel plaisir j’ai eu. Avoir le temps de jaser, se rappeler de beaux souvenirs, surfer sur le passé, le présent et l’avenir. Visiter notre université et se rappeler de bons moments de cette période d’insouciance. C’est un très joli texte qui me fait chaud au coeur. Tu es une amie précieuse.

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