Entre Sherbrooke et Rock Forest

Aujourd’hui et hier, je participais au Salon du livre de l’Estrie. J’ai vendu un exemplaire de mon recueil en cinq heures de présence. Je n’ai donc pas atteint mon objectif de trois. Quand on se publie soi-même, on modère ses attentes. Lire la suite

L’entretien

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Anis dépose son verre vide sur le long comptoir. L’eau tiède laisse dans sa gorge un goût métallique qui n’améliore pas son humeur. Son interlocuteur l’a interrompu une fois de plus pour répondre au téléphone. C’est l’heure où les gens font les réservations du lendemain et du surlendemain. Sur la page du cahier posé devant lui, le sans-fil vissé à l’oreille, Laurent, propriétaire du Rendez-vous, noircit peu à peu les cases horaires. Malgré la proximité, Anis s’efforce de ne pas regarder et inventorie plutôt les bouteilles alignées devant le grand miroir. Entre un Bombay Saphir et un Glenfiddich douze ans, son reflet avachi le fixe d’un œil de tueur. D’une poussée du pied sur le barreau du tabouret, il se redresse une fois de plus. Lire la suite

Un an

3487612625_fa9c29d9eb_zOn dit souvent que la première année du deuil est la plus difficile, car elle nous oblige à revivre, mois après mois, la vie révolue sur le mode et le temps de la personne disparue. C’est oublier que ce phénomène de retour sur soi s’applique à toute chose, de la plus gravissime à la plus dérisoire, aux tragédies comme aux grandes aventures.

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Chronique de Salon

 

Québec, 14 avril 2016. Je n’ai jamais aimé fréquenter les Salons du livre. Trop d’enfants qui courent, trop de mémés qui traînent, trop de livres trop chers, trop de bruit, trop de toute. Puis je suis passée de l’autre côté des tables hautes et des tabourets bancals.

 

Depuis, je m’y amuse beaucoup plus. J’observe les visiteurs, j’écoute leurs histoires hautement divertissantes, j’échange les miennes avec celles d’autres auteurs remplis de rêves, d’espoirs et d’anecdotes singulières.

Aujourd’hui, une dame haute comme trois pommes m’a raconté ses folles années de serveuse dans un restaurant de Saint-Hyacinthe, un vieux monsieur échevelé a partagé avec moi tout le plaisir que lui a procuré le film Youth, et un poète ex-prof de philo s’est ému que si peu de gens aiment la philosophie, avant de presque verser une larme quand une dame a acheté son livre.

Écrire, au fond, c’est transcrire ce qui se cache entre les lignes des récits d’autrui.

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Québec, 15 avril 2016

Depuis mon perchoir, dans le stand de BouquinBec, j’écoute la discussion entre Biz et l’une des chroniqueuses interchangeables qui défilent dans l’Espace littéraire aménagé juste devant notre stand. Biz y parle de la brutalité des rapports sur les réseaux sociaux et de la solitude de l’auteur dépêché en séance de dédicaces dans les salons du livre. Il faut dire que l’exercice, pour certains auteurs habitués à être bichonnés par leur éditeur, n’est pas sans rappeler le pilori. Il faut s’attacher solidement l’ego pour ne pas se trouver des affinités avec la chèvre que le gardien de zoo livre au tigre. J’ai vu de grands auteurs, qui méritaient mieux que ça, laissés à eux-mêmes pendant de longues séances n’ayant de dédicaces que le nom. Même si le stand de BouquinBec ne partage pas la place centrale avec les grands éditeurs patentés, il présente au moins l’avantage de réunir plusieurs auteurs en même temps. J’y ai rencontré des poètes au cœur tendre, de jeunes entrepreneurs créatifs et de vieilles âmes généreuses. Et quand le visiteur se fait rare ou inaccessible, mes voisins de table me procurent toujours une parade ou une bonne histoire pour passer le temps.

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Une demi-heure à tuer avant de reprendre du service au stand de BouquinBec. J’en profite pour aller acheter le dernier livre de Biz et bavarder un peu avec lui. En cherchant la bannière de Leméac, je contourne des banquises de best-sellers et franchis des tablées de livres comme autant de plateaux de desserts affolants. L’offre, ici, dépasse tout ce qu’on peut imaginer, à tel point que chaque vente, quand on ne s’appelle pas Biz, Kim ou Danny, relève de l’exploit.

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Québec, 16 avril 2016

Arrivée tôt ce matin, après un petit-déjeuner dans un resto désert d’une rue St-Jean déserte, je me prépare à la première de deux séances de dédicaces de 90 minutes. Faire salon le samedi et le dimanche est une épreuve en soi. Je l’ai sottement oublié. Ce matin, les oiseaux matinaux tirent le meilleur de l’événement. Les premiers à franchir le long couloir enrubanné de la billetterie cueilleront les plus beaux fruits.

Dès onze heures, cependant, la rumeur se fait tapageuse et le trafic s’intensifie. Bientôt, le grand hall du Centre des congrès me fait vaguement penser à La Mecque, avec tous ces pèlerins qui ne se déplacent que grâce aux ondes péristaltiques de la foule. Pour l’auteur obscur, tout contact devient quasi impossible. Le lecteur qui s’arrête devant un stand le fait à ses risques et périls. «Circulez!», grommèle-t-on derrière lui. Je me réjouis de sentir dans mon dos le vide rassurant de notre stand peu fréquenté. Mon voisin, auteur d’un suspense, défend son pied carré d’espace vital qu’une hideuse mascotte ne cesse d’envahir chaque fois que des enfants veulent s’en approcher. Alors je prends des notes et j’observe le défilé. Me souviendrai-je, dans un mois, de cette ado à l’air mauvais dont le t-shirt noir porte la mention: Keep Calm and Kill the Bitch ? De ces deux sœurs coiffées, l’une de bouclettes clairsemées et l’autre de pics pommadés, que mon voisin appelle spontanément Curly et Spiky? Du coin de l’œil, j’aperçois cet éditeur assis en retrait, qui surveille de loin ses auteurs comme un maquereau, son bout de trottoir. Allez, c’est assez. À quinze heures, je fends la foule du mieux que je peux et cherche la sortie.

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Montréal, 16 avril 2016, 21 h

De retour de Québec, je pense encore à ce monsieur — Yvan B. — qui a passé vingt minutes hier à me parler de bons restaurants, aujourd’hui disparus, de la capitale. Ainsi, au Paris-Brest, on pouvait déguster une pièce de filet mignon de deux livres, qu’on se partageait à deux ou plus (ça faisait quand même de sacrées portions). Il m’a aussi entretenue longuement de sa femme, emportée il y a deux ans par l’Alzheimer. Je soupçonne que tous les restaurants qu’il a évoqués étaient les préférés de sa chère disparue, dont il n’a toujours pas inhumé les cendres. Quand ses yeux ont viré dans l’eau, j’ai eu envie de le serrer dans mes bras.

À 80 ans bien sonnés (carte soleil à l’appui), Yvan ne connaissait pas encore les personnages de la deuxième nouvelle d’Un mercredi comme les autres. Aujourd’hui, je m’en veux de ne pas lui avoir demandé le nom de sa femme, mais je crois qu’elle aurait pu s’appeler Margot.

IMG_0449 Photo: Roxanne Ducharme

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Montréal, 18 avril 2016

Les expériences de salon varient infiniment d’un lecteur et d’un auteur à l’autre. Entre la star du moment qui, devant le long ruban d’admirateurs qui l’attendent, a peut-être regretté hier de ne pas s’être munie d’un tampon encreur, et l’auteur autoédité jouissant d’une diffusion confidentielle, des centaines d’autres ont connu ces jours-ci des heures de doute, de joie, d’extase, de dépit ou d’accablement.

Sur les réseaux sociaux, aujourd’hui, les bilans des auteurs sont tantôt amusants, tantôt aigres-doux. Chaque événement littéraire m’apprend de grandes leçons sur la nature humaine et sur le milieu et la chaîne du livre au Québec. Je m’y rends dans l’enthousiasme, j’en reviens inspirée.

Il est temps de reprendre le travail.

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Petites et grandes natures

François Hogue, Creative Commons
François Hogue, Creative Commons

Je suis une petite nature. Le camping m’attire moins qu’un traitement de canal, les toilettes sèches m’écœurent, et chaque fois que je pose le pied dans une embarcation – même un kayak –, je pense au funeste destin du Titanic. Je n’ai fait qu’une randonnée de longue durée dans ma vie, et après trois heures de marche chargée comme une mule, je regrettais déjà mon canapé, mon frigo et mon robinet d’eau chaude. Le seul bon souvenir que j’ai gardé de cette aventure dans le parc du Fjord-du-Saguenay est l’allégresse de retrouver la voiture dans le stationnement au terme du troisième jour.

Si je ne comprends pas ce qui anime les amateurs de grandes traversées à la nage, d’escalades casse-cou sur des pics enneigés ou de randonnées de survie en solitaire, j’ai un immense respect mêlé de fascination pour les intrépides qui s’enrôlent dans des épreuves sportives au profit d’une bonne cause. J’en connais un depuis quelques mois. Assis au resto devant une table d’hôte, Yvan a l’air du gars moyen de 50 ans qui fait un travail honnête, qui a fondé et réussi une famille et qui aime passer une bonne soirée entre amis. Sauf qu’Yvan enfile les kilomètres à vélo et s’entraîne chaque année pour un ou deux défis cyclistes. Quand sa blonde Marie consent à pédaler avec lui – en fait, elle pédale derrière lui pendant qu’Yvan grimpe et dévale la côte comme un chien fou, avec l’air de dire : « C’est l’fun hein? » –, l’exercice prend une autre couleur et Marie devient la cause chérie d’Yvan.

Les 10 et 11 juillet prochains, Yvan parcourra 271 km, de Longueuil à Lévis, au profit de la Maison des greffés Lina Cyr. Ils seront 150 à pédaler en peloton, flanqués de quelques voitures de police qui leur éviteront de finir dans le décor après le passage d’un camion. Juste de penser à une telle galère, j’ai mal aux bras, aux mollets, aux fesses, partout. Juste d’y penser, j’imagine la chaîne du vélo qui débarque, le vélo d’à côté qui frôle trop souvent le mien (tasse-toi donc), le vent de face. Juste d’y penser, je suis de mauvaise humeur. Mais Yvan et ses 149 compagnes et compagnons de la fin de semaine, eux, vivront de grands moments de camaraderie, de fatigue, d’espoir et de découragement. À mi-parcours, après 129 km de route, leurs Marie et leurs Marin venus les attendre leur feront la fête, et ils se sentiront beaux et belles et fortes et bons. Le lendemain, ils remettront ça pour 142 km, jusqu’à Lévis.

J’en serais incapable.

Le don en général et le don de soi en particulier, sont de mystérieuses et belles choses. Le don qu’on reçoit parle d’abandon – de son orgueil mal placé, de ses a priori – et de gratitude; celui qu’on fait parle de générosité et d’une certaine idée que l’on se fait du monde. Il faut aussi savoir s’abandonner pour s’entraîner plusieurs semaines et relever une épreuve d’endurance.

Mon épreuve d’endurance à moi, c’est l’écriture. Comme l’écrit Steven Pressfield dans The War of Art, le plus grand défi du créateur est de vaincre la résistance, la grande ennemie, la sournoise qui donne à une brassée de blanc plus d’attrait qu’à ce clavier posé sur mes genoux. La guerre qu’évoque Pressfield est celle qu’il faut faire à la résistance pour parvenir à créer. J’ai mis presque deux ans à écrire les histoires d’Un mercredi comme les autres, dont la diffusion commence aujourd’hui par envois électroniques hebdomadaires à 229 abonnés, des Marie et des Marin qui, chaque mercredi matin, recevront une histoire. J’ai envoyé la première aujourd’hui, et je me sens comme à Lévis, au 271e kilomètre.

Je souhaite à Yvan un ciel bleu et un vent de dos. S’il est vrai que le voyage est aussi intéressant que la destination, le fil d’arrivée comporte quand même de grandes récompenses. Bonne route!

La guerre de l'art