Fin de chapitre

L’an dernier à cette date, ma coiffeuse me racontait le point fort de ses vacances annuelles. Tout en enduisant mes repousses de coloration, elle a raconté comment une quinzaine qui devait se dérouler sur le pont du bateau de son amoureux en éclusant du rosé accompagné de crevettes sauce coco, s’est terminée dans un couloir d’hôpital, à attendre des résultats d’examen.

Elle est rentrée travailler après ses deux semaines, et son amoureux un jeune cinquantenaire est resté chez lui avec un diagnostic de cancer généralisé et un pronostic de fond d’encrier.

J’écoutais, désolée, le récit de ses vacances qu’elle devait bien raconter pour la soixantième fois depuis son retour. Parfois, la répétition permet d’absorber le choc, d’apprivoiser la peur de l’inconnu et de laisser fermenter la colère qui se muera tôt ou tard en immense chagrin.

IMG_2277Déjà, dans la glace qui couvre tout le mur, je constate le pli chagrin sur les lèvres de S. Chaque écueil laisse une marque qui nous transforme, comme un coup porté à un meuble qu’on chérit. Comme chaque fois qu’une dispute nous oppose à celui ou celle qu’on aime, l’issue nous laisse un peu meurtris, mais surtout différents. Même si la dispute débouche sur une réconciliation, le cerne du verre sur le bois fait désormais partie de la personnalité du meuble. Ma coiffeuse sait-elle que ce qu’elle vit maintenant la transformera pour toujours?

Elle m’a laissé macérer dans ma coloration pour les trente minutes réglementaires en marmonnant qu’elle allait prendre sa pause. Pendant qu’elle s’éloignait en traînant sa croix, j’ai constaté à quel point tout le salon avait pris la couleur de son malheur.

J’ai cherché en vain des mots qui pouvaient la réconforter. Il n’y a pas d’apaisement possible devant la mort imminente de son amoureux. Deux rendez-vous plus tard, elle était veuve.

Depuis, S. est retournée vivre dans le patelin qui l’a vue grandir. Comme une page jaunie où nul ne l’a connue veuve, déprimée ou affligée d’un destin dont elle ne veut pas. Le cinéma a fait ses choux gras de cette pulsion presque universelle, après une épreuve, de remonter le temps jusqu’à l’époque où les choses étaient plus simples. Je me suis réjouie avec elle de ce qu’elle n’interprétait pas comme une fuite. On ne peut pas s’élever contre le macaroni au fromage et la tarte aux pommes.

Six semaines ont passé, et j’ai oublié notre dernier rendez-vous, qui tombait l’avant-veille de son départ. Elle ne m’a pas téléphoné.

Elle s’en est bien gardée.

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Photos : Roxanne Ducharme et moi.

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