Portrait (2)

J’ai découvert le jardinage à la fin des années mille neuf cent quatre-vingt, après qu’une population de cafards m’eut chassée du logement que j’avais loué sur le Plateau Mont-Royal. Une amie enfin prête à quitter le giron familial — mais pas à n’importe quel prix — nous dénicha un quatre et demi qui était tout le contraire de mon logement de l’avenue Henri-Julien : presque neuf, pas cher, propre et, surtout, avec vue sur un bras du fleuve. Je n’allais pas tarder à succomber aux charmes de Verdun.

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Il ne me fallait que quelques tours de pédalier pour rejoindre les jardins communautaires, dont plusieurs lots étaient encore laissés en friche. (On me dit qu’aujourd’hui, les locataires s’exposent à l’expulsion s’ils n’entretiennent pas correctement leur lopin de terre et que, popularité oblige, des inspecteurs veillent au grain.) Ambitieuse, j’en pris deux, ce qui me procura un terrain de jeux appréciable, assez grand pour expérimenter, mais pas au point de me décourager. Telle une colonne de l’Abitibi, j’entrepris de défricher et d’épierrer mon lot, avant de commettre les erreurs classiques que font tous les débutants, à commencer par planter de la menthe et des topinambours. Je parie que mes remplaçants en arrachent toujours.

Si leur popularité était encore confidentielle, les jardins communautaires comptaient déjà leur lot d’irréductibles. Roy Sargent n’aurait pas mieux veillé sur la concession du boulevard LaSalle si elle lui avait appartenu. Son visage et ses bras cuits par le soleil dès le début de la saison en disaient long sur l’affection qu’il vouait à ce grand carré riverain et clôturé. Aux aurores, pendant ma séance de marche rapide, il m’arrivait de l’apercevoir attelé à la tâche, tel un épouvantail tenant les carouges en respect.

Comme plusieurs de ses concitoyens, ce retraité de la vieille classe ouvrière du sud-ouest de Montréal ne parlait pas un mot de français. Je ne sais ce qui, du salut de mes lombaires menacées par tant d’efforts à bêcher ou du simple désir de connaître la nouvelle jardinière, allait lui inspirer le premier coup de main qu’il m’offrit. Trop heureuse de lui abandonner ma pelle, je laissais Roy creuser des tranchées bien droites pendant que je secouais les mottes qu’il jetait au centre du terrain.

Peut-être à force de vivre au milieu de francophones qu’il ne comprenait pas ou parce que les insectes et les plants de tomates l’inspiraient plus que les humains, Roy ne causait qu’en cas d’absolue nécessité. Et si je maîtrisais mieux l’anglais, et ne le parlais pas plus mal qu’une autre, j’ignorais tout de la terminologie horticole, si bien que Roy et moi communiquions largement par gestes. Comment dit-on sarcler, bêcher, semis, gourmands, engrais transplanteur, romarin, désherber, vivaces, cageots en anglais ? Roy a bien tenté de me faire mémoriser le nom nasturtiums, mais je trouvais mes capucines bien plus jolies. En revanche, j’ai volontiers bordé mes plants de tomates de Merry Golds (qui étaient en fait des Marigolds), dont le nom me semblait plus réjouissant que les soucis français (que je confondais avec les tagètes).

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Je dois à Roy d’avoir récolté des haricots grimpants année après année. Au printemps, il redressait les pieux bousculés par le gel et le dégel, et tendait les cordes de mon carré de terre. En octobre, il recueillait les semences devenues grosses comme des munitions et les gardait dans une boîte métallique où grouillaient parfois des bestioles qui ne me disaient rien de bon. Quand le travail m’obligeait à espacer mes visites, Roy arrosait mes laitues et redressait les plants de mon jardin. Il m’accueillait d’un « Hello, Djohanne, how have ye been? I watered yer garden for you yesterday. » Il s’en trouvait, dans notre communauté de jardiniers, pour dire que Roy prenait trop de place et qu’il ne se mêlait pas de ses oignons. J’aimais, au contraire, qu’il veille sur les miens.

Pas une fois je ne l’ai aperçu ailleurs dans la ville, à moins que je ne l’aie simplement pas reconnu sans sa vieille casquette O’Keefe et ses bottes de pluie. On aurait dit qu’il disparaissait avec les dernières outardes et réapparaissait dans les jardins aux premiers beaux jours, les ongles déjà noirs de terre et le sourire bienheureux d’un ressuscité :

Hello, Djoanne, how have ye been?

 

Photos : Agriculture urbaine Montréal et moi.

Une réflexion sur “Portrait (2)

  1. Bien bel article Johanne. Roy me semble bien sympathique. Comme aurait dit Pierre quand il était enfant;  » ça me fait l’aimer ». Continue à nous ravir avec tes écrits.
    Edmond

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