Divertissement pascal

La majorité des gens nés après 1980 ignorent que dimanche dernier était celui des Rameaux. En fait, la majorité ignorent ce que signifie, dans la tradition catholique, le dimanche des Rameaux. Je l’avais moi-même oublié, alors que j’attendais le feu vert sur Papineau à l’angle de Jean-Talon. Juste au coin, un homme avait dressé une table et achevait de vider le contenu d’un grand sac dans un bac à rebord peu élevé. Je me suis brièvement demandé ce qu’il pouvait bien avoir l’intention de vendre, planté de la sorte à l’intersection, en ce dimanche matin de printemps. Puis j’ai fait le lien avec l’église — Notre-dame-de-la-Consolata — qui occupe le coin sud-ouest de l’intersection, et j’ai reconnu les rameaux de mon enfance. En 2017, qui d’autres que des fidèles d’origine italienne achètent encore des rameaux en sortant de l’église ?

À l’époque où la pratique religieuse n’était pas encore négociable pour la préadolescente que j’étais, le dimanche des Rameaux était celui qui promettait le meilleur spectacle de l’année. Au milieu de tous ses offices ennuyeux qu’on purgeait comme une peine de travaux communautaires, la grand-messe du dimanche des Rameaux réunissait tous les hommes d’église de la paroisse dans une narration de la passion du Christ. Je revois ce vieux prêtre frêle comme un rpalm-sunday-canadaoseau, qui tenait davantage du rat de bibliothèque que du berger. Chaque année, il incarnait — entre autres rôles — le peuple réclamant la grâce de Barabbas et la crucifixion de Jésus. Je ne sais ce qui, du récit à trois voix ou des médiocres talents d’acteur de ce curé, qui répétait « Crucifie-le ! Crucifie-le ! » comme on demandait dix dollars de sans plomb à la station-service du coin, me fascinait le plus. Quoi qu’il en soit, je suivais comme un film le récit du coup de Jarnac de Judas, de la trahison de l’apôtre Pierre et de la procession de Jésus portant la croix. Pour une rare fois, la communion arrivait presque trop tôt.

À la sortie de l’église, ma mère achetait un rameau tressé, sensé évoquer la vie éternelle. De retour à la maison, elle le fixait dans l’encoignure d’un miroir ou le déposait sur le bord d’une fenêtre ou dans la corbeille de fruits. Au bout de quelques semaines, le rameau couvert d’une poussière grasse finissait à la poubelle, non sans un pincement de culpabilité chez celle qui l’y envoyait. N’était-ce pas une part de Jésus qui finissait ainsi au milieu des épluchures de patates et des barquettes sanguinolentes de bœuf haché?

 

3 réflexions sur “Divertissement pascal

  1. En effet, cette description est peut-être propre à ceux qui ont grandi au Québec dans les années 1960-1980. Remarquez, des pèlerins montréalais font encore la marche du Vendredi saint, en partant du nord de l’île, à quelques rues de chez moi, et en traversant la ville jusqu’au pied du Mont-Royal.

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