Histoires napolitaines

J’ai terminé récemment un roman dont la narratrice souffre d’un criant manque de confiance en soi. Dans le troisième tome d’un récit échelonné sur cinquante ans, la pauvre héroïne partage la vedette avec une « amie » qui a connu une tout autre trajectoire de vie que la sienne et un amour de jeunesse qui lui fait perdre toute capacité de jugement.

Née dans les années 1940, dans un quartier défavorisé de Naples, elle réussit pourtant à s’en extirper grâce à des études universitaires, la publication d’un roman et la rencontre de personnes stimulantes qui l’incitent à se dépasser. Or comme une litanie revient toujours la crainte de ne pas partager l’intelligence, la beauté ou l’esprit de cette amie torturée qui — par-dessus le marché — lui ravit son amour de jeunesse. Et ce dernier, que l’auteure réussit brillamment à dépeindre comme l’être égocentrique sur lequel se pâment généralement la plupart des adolescentes, lui fait perdre le nord à la moindre occasion. Get over it !, me suis-je dit à toutes les cinq pages.

J’ai bientôt compris que si elle m’énerve à ce point, c’est que je crains d’avoir souffert des mêmes maux. Pourquoi les filles éprouvent-elles tant de difficulté à prendre leur compétence pour ce qu’elle est ? Et pourquoi la confiance demeure-t-elle pour elles ce roseau vacillant qui, au moindre souffle, menace de se coucher ? Combien de diplômes, de lauriers, de marques de reconnaissance faut-il pour cesser de douter de sa valeur ? Lorsque je le fais — et je le fais souvent en tant qu’auteure —, je n’ose imaginer ce que doivent ressentir ces jeunes filles placées sous la protection de l’État, prêtes à suivre le premier voyou qui les accoste à la sortie du métro.

N’ayant pas voulu attendre l’édition française du troisième tome (elle vient tout juste de paraître), je me suis rabattue sur la version anglaise. Ce troisième titre raconte le passage  de l’héroïne à l’âge adulte, au statut d’auteure et à la condition de mère, loin du quartier pauvre où elle a grandi. Sa difficile relation avec sa mère et sa fille aînée, la quête de réalisation entre un mari qui vit sur sa propre planète et un milieu intellectuel où elle craint constamment de jurer m’ont rendue sympathique cette reine de la tergiversation et du doute.

Ces histoires napolitaines, puisque c’est d’elles dont il s’agit, méritent largement tout le bien qu’on en dit. À l’époque où la lutte des classes et la condition féminine marquaient les esprits, il fallait quand même un front de bœuf pour défendre ses idéaux, embrasser sa carrière et apprivoiser le sentiment de culpabilité à l’idée d’avoir fait passer celle-ci avant ses enfants. Toutes les jeunes femmes devraient lire cette tétralogie d’Elena Ferrante. Et toutes les autres aussi, pour se rappeler celles qui ont pavé la voie et facilité leur avenir et le nôtre.

6 réflexions sur “Histoires napolitaines

    1. Les deux traductions étaient bien faites. En lisant le troisième tome en anglais, j’ai croisé quelques «fuck» et «bullshit», et me suis demandée comment c’était sorti en français. : ) Mais puisque c’est une histoire italienne, les deux se valent, j’imagine. Cela dit, j’ai vraiment plongé dans l’histoire à partir de ce troisième tome. Je crois que c’est parce que l’âge des personnages et l’époque me captivaient plus, mais qui sait? La traduction anglaise y était peut-être aussi pour quelque chose.

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  1. Allo Johanne,

    Je viens de lire Ta chronique. Comme toujours, ça m’a plus. J’ai pris en note l’auteure napolitaine et je vais regarder s’ils ont les livres à la bibliothèque. Sinon, j’achèterai le premier pour m’accompagner durant notre voyage sur la côte Almafitaine, près de Naples….

    Portes-Toi bien Et continues d’écrire! Ta plume me réjouit!

    Ginettexx

    Envoyé de mon iPad

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