Courrier du cœur

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J’éprouve un incommensurable plaisir à lire des œuvres rédigées dans le style épistolaire. Le fait que j’aie écrit et reçu une quantité innombrable de lettres n’y est sans doute pas étranger. Je n’ai jeté que récemment un stock de correspondance que j’avais laissé dans un tiroir de commode, chez mes parents. Les plus anciennes, datées de 1976, me venaient de mon amie Josée, avec qui j’échangeais des niaiseries augmentées de dessins maladroits dont le souvenir me divertit encore aujourd’hui. Nous écrivions ces lettres côte à côte dans sa chambre, dans le seul but de faire rire l’autre après que je fus rentrée chez moi. Je regrette parfois d’avoir cédé à l’impulsion de les jeter, après toutes ces années. Qu’auraient changé trente ou quarante ans de plus ?

Le tiroir de ma vieille commode renfermait aussi un lot impressionnant de lettres de Nicole, que je voyais pourtant tous quinze jours quand mon emploi de fin de semaine à l’hôpital local me ramenait chez mes parents. Ses lettres, comme celles que je lui envoyais à la même cadence, tenaient plus du journal que des nouvelles. Nous partagions un égal plaisir à dépeindre pour l’autre l’ordinaire de notre vie d’étudiante — son regard sur l’université McGill et Montréal et le mien sur l’Université et la ville de Sherbrooke —, à parler d’amis et de lieux inconnus de l’autre, à réfléchir sur le quotidien. On s’écrivait à soi au moins autant qu’à l’autre.

Mon tiroir, enfin, contenait une collection de lettres dans lesquelles mon ami Vincent, décrivait son quotidien et ses aventures postuniversitaires comme enseignant en Irlande. Entre ses innombrables digressions rédigées en pattes de mouche, j’apprenais des bribes de sa vie au loin et de cette culture étrangère à la mienne. J’ai oublié ce que je lui racontais en retour, mais je présume que les hauts et les bas de la vie au Québec à la fin des années 1980, tout comme ceux d’une pigiste en début de carrière, y occupaient une bonne place.

Si j’ai toujours aimé écrire et recevoir des lettres, c’est peut-être parce qu’elles empruntent si souvent au journal intime. L’art de la correspondance a disparu, et le courriel ne remplace pas vraiment le plaisir de trouver une enveloppe adressée à la main dans sa boîte à lettres. Comme dans la chanson de Sylvain Lelièvre, j’en espère encore, chaque jour. À défaut de lettres, je me rabats sur des livres qui en contiennent.

Le roman épistolaire est comme une boîte à chaussures retrouvée sous un lit (ou un tiroir de commode chez ses parents). La longueur, l’intérêt et le poids très variables des entrées dans le fil de l’histoire n’importent, au fond, pas tant que ça. Qui peut résister à un paquet de lettres, surtout quand elles sont destinées à d’autres ? Je rêve d’en trouver un dans un marché aux puces. J’ai d’ailleurs conservé longtemps une carte postale achetée avec un lot de vieilles photos dans une brocante de la rue Saint-Paul à Québec. Au dos d’une publicité d’un restaurant asiatique parisien, une femme avait écrit : Georges, nous vous avons attendu. Mais où étiez-vous ?

Je me le suis longtemps demandé.

Photo d’ouverture : Creative Commons.

J’ai aimé

À sa sortie, en 1978, A Woman of Independant Means (La rentière), connut un grand succès et devint par la suite une minisérie (dont je n’ai aucun souvenir). Ce roman épista-woman-of-independant-meansolaire relate l’existence d’une femme née au début du 20e siècle et à qui la fortune — au propre comme au figuré — a permis de se choisir une vie. Son récit composé d’invitations à des thés, de cartes de remerciements, de lettres et de factures dépeint une époque aujourd’hui révolue. Derrière l’apparente vacuité des civilités échangées sur le bristol, Elisabeth Forsythe Hailey parvenait à évoquer le carcan des bonnes manières et le peu d’horizons que la vie offrait aux femmes bien nées (et aux autres) de la génération de mes grands-mères.

Trente ans plus tard, j’ai trouvé un égal bonheur à lire les lettres, télégrammes et invitations qui composent The Guernsey Literary and Potato Peel Pie Society (Le cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates), taillé sur le même modèle, mais dont le cadre guernseyprincipal est l’île de Guernsey en 1946. Après la guerre, des résidents de l’île entretiennent une correspondance avec une jeune auteure en panne d’inspiration installée à Londres. Leurs lettres relatent leur vie sous l’Occupation allemande.

J’avais en tête, en rédigeant ce billet, The Stone Diaries (La mémoire des pierres), de Carol Shields, qui relate la vie de Daisy Goodwill, née en 1905 dans un village du Manitoba. J’avais conservé le souvenir d’une correspondance entre Daisy et diverses personnes, et de listes d’épicerie et de choses à faire que dresse Dmemoire-des-pierresaisy dans son grand âge, et qui semblent résumer l’essentiel de sa vie. La mémoire joue des tours : en le repêchant dans ma bibliothèque, je constate que les lettres et les listes ne constituent qu’une mince portion du roman. Du coup, j’ai envie de le relire.

 

Je n’ai pas résisté longtemps à Un très mauvais ami, recueil de lettres de Pierre Falardeau à Léon Spierenburg, traduites et présentées par Jean-François Nadeau (LUX). Comme ce dernier l’indique en introduction, ces lettres rédigées en anglais n’étaient pas destinées à être publiées. Chacune d’elles m’a fait regretter de n’avoir pas connu plus tôt Falardemontage-falardeauV04aau, qui cachait si bien sa sensibilité et, parfois, son intelligence derrière l’esbroufe et la fumée de cigarette. La douleur que lui procuraient les refus de Téléfilm et autres bailleurs de fonds, les difficultés qui accompagnaient la création et la réalisation de ses œuvres parlent plus pour les auteurs et wannabe scénaristes que n’importe quel plaidoyer académique de la SARTeC.

 

Bientôt sur ma table de chevet :

Lettres à Anne, 1962-1995 (Gallimard) de François Mitterand. Trente années de lettres et de billets de Mitterand à Anne Pingeot, l’amour de sa vie. Les bribes que j’en ai lues dans cet article du Devoir laissent présager de grands moments de lecture. Et puis qui peut résister à des lettres d’amour? Certainement pas moi. a19724

2 réflexions sur “Courrier du cœur

  1. Allo Johanne,

    Encore une fois j’ai lu ta chronique avec beaucoup d’intérêt. Moi aussi j’ai un penchant pour la correspondance. Ayant été pensionnaire pendant 8 ans, recevoir une lettre me procurait un tel bonheur! C’était de l’amour en enveloppe! Toute ma vie la venue du facteur suscitait une espérance……jusqu’à ce qu’il soit remplacé par la boîte verrouillée au coin de la rue. Je n’ai plus d’attente…ou si peu…..que je passe des jours avant d’aller vérifier le courrier……Et puis les lettres ont cessé depuis quelques années….parfois une carte de souhaits qui provoque toujours un tressaillement de joie! Ainsi va la vie…..elle passe comme les lettres……

    Merci pour ton billet!

    Ginette

    Envoyé de mon iPad

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  2. Merci beaucoup, Johanne, pour ce billet très évocateur, comme toujours. Tu m’avais déjà convaincue de lire les lettres de Falardeau à son ami hollandais, et j’avais été séduite. Il représente pour moi bien des choses que j’aime du Québec. Tu me donnes envie de le relire, ainsi que « Le cercle littéraire… », vraiment délicieux! Merci!

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