La vie à l’endroit

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À une époque où la nourriture occupait beaucoup plus de place dans ma tête que dans mon assiette, mes sorties de filles avec Geneviève St-Germain étaient l’occasion de clashs mémorables qui n’auraient pas déparé certaines sitcoms du moment. 

Alors disciple de la dictature du fitness et de la minceur, je lui dois d’avoir introduit dans ma vie spartiate des saveurs, des écarts, de la beauté et du pizzazz, comme le chroniquaient les magazines féminins américains. J’ai encore en mémoire sa verte réplique lorsque je lui avais demandé si elle utilisait de l’eau ou du lait pour faire une omelette : «De la crème, Johanne, cowlisse, de la crème !»

Je l’ai retrouvée tout entière dans Mon âge est à inventer, où ses libres propos m’ont rappelé le bonheur que me procurait notre amitié : sa façon nette de dire les choses, en refusant les euphémismes et les détours, son amour démesuré des jouissances de la table, des beaux objets et des plaisirs terrestres en général, son regard impitoyable sur l’injustice, réelle ou perçue, et sa vive intelligence.

Est-ce parce que je nage en plein dedans que la cinquantaine telle que la décrit Geneviève m’est apparue comme ce qu’en dirait le Manuel du fabricant ? Si, comme elle l’écrit, «la cinquantaine arrive avec plus de bagages que Madonna pour une tournée mondiale», la remarquable familiarité que m’ont procurée ses propos sur les changements propres à cet âge — the « change », comme l’affirmait Blanche Devereaux, dans The Golden Girls —  m’a donné l’impression de faire partie d’un nouveau club plutôt que d’avoir perdu quelque chose :

«La cinquantaine assumée est l’âge de l’affirmation accrue, pas de la renonciation honteuse. Je ne parle pas juste pour moi. Je sais que beaucoup de femmes de mon âge vivent ce retour à elles-mêmes. À leur essence demeurée bien vibrante […].» (p. 21)

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Nos agendas respectifs, nos amours et la vie en général ont fait que nous ne nous fréquentons plus aussi souvent, en personne du moins, qu’il y a 20 ans. En lisant le chapitre intitulé «Style et substance», j’ai retrouvé le plaisir que me procuraient ses propos acides ou mordants sur la mode:

«Quant au redoutable nail art à la japonaise, sushi, effet 3D, pois, coccinelle et tutti quanti, si vous ne savez pas qu’il est exclusivement réservé aux danseuses nues et aux adolescentes, vous êtes au-delà de la rédemption stylistique.» (p. 121)

Ah! La satisfaction primaire que me procuraient certaines condamnations de Geneviève à l’égard d’une mode stupide, d’un animateur plus bavard qu’intelligent ou de la crédulité ambiante devant les manœuvres politiques du jour ! Ce que certains qualifiaient d’arrogance ou de hauteur chez elle n’était souvent rien de plus que la lucidité d’une femme ennemie de la servilité et des faux-semblants. Ceux qui lui en font encore reproche aujourd’hui ne savent pas ce qu’ils manquent.

Je me promets de relire ses «libres propos» lorsque, certains jours, la morosité s’invitera dans mon ciel ou que le doute m’empêchera d’écrire. Et comme chaque fois que je verse de la crème sur les œufs de mon omelette, j’aurai une pensée reconnaissante pour Geneviève St-Germain.

Photo : Johanne Tremblay

Une réflexion sur “La vie à l’endroit

  1. Je viens à peine de terminer la lecture de « Mon âge est à réinventer » et je flotte…
    Je croyais fondamentalement que ce livre était plutôt destiné à la gent féminine mais il n’en est rien.
    Je suis un homme et je me suis étonnement souvent retrouvé dans les écrits de Madame St-Germain.
    Elle écrit franchement mais de façon sublime; elle sait nous captiver, nous toucher et nous faire rire.
    Merci à vous Geneviève, vraiment..!
    paul-serge faucher

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