Les choses qui durent

Mes parents m’ont offert un robot culinaire en 1986, lorsque je me suis installée dans  mon premier « vrai » appartement. C’était un Moulinex bardé d’une collection d’accessoires dont je n’ai pas utilisé le quart. Depuis ce jour lointain, mon Moulinex a connu des cuisines rudimentaires, vintage ou de luxe, et m’a secondée dans la préparation de mille plats que j’associe désormais à des périodes précises de ma vie. Les soupes de Pol Martin. Le ragoût de Jeanne Benoit. Le poulet au cari de ma copine Geneviève. Les sorbets de Monsieur Pinard. Les sweedishes de ma mère. Les recettes des Weight Watchers, celles de Martha, de Di Stasio, de Ricardo.

À vingt ans, mon Moulinex a eu un accident. Son couvercle d’acrylique, en tombant sur le plancher, a perdu sa pièce maîtresse, la lamelle qui, en se glissant dans la fente du bloc principal, verrouille le mécanisme de fermeture et permet le démarrage. Un malheureux éclat de plastique impossible à recoller venait de signer l’arrêt de mort de l’appareil. Le modèle discontinué, comme tous ses accessoires, fut déclaré scrap par le représentant Moulinex. « Y a rien à faire avec ça, madame, » qu’il m’a dit sans le moindre état d’âme,  plus intéressé par la prise imminente au bout de son hameçon de vendeur.

Qu’est-ce que j’allais faire de mon robot? Je le voyais déjà écouler les cinq prochains siècles dans un site d’enfouissement. Il vivrait bien après moi, bien après nous.

Devant mon désarroi, mon amoureux bricoleur s’en est allé dans l’atelier, avec le couvercle du Moulinex et sa pièce divorcée. Quelques heures plus tard, une lamelle en métal machinée par mon ingénieux remplaçait l’originale. Le lendemain, test à l’appui, mon robot réparé et son couvercle coiffé de sa nouvelle dent d’acier retrouvaient leur place dans l’armoire. Depuis, chaque fois que je m’en sers, je bénis la jarnigoine qui l’a sauvé du dépotoir.

Mon vieux robot a aujourd’hui trente-six ans. Sa coque est plus jaunie que les doigts d’un fumeur de Craven A, le plastique de son récipient est marqué comme un boxeur, ses parois, opacifiées par les jets d’eau du lave-vaisselle et le crin de la mopette. Il ne fait pas d’autres prouesses que trancher ou réduire en miettes ou en purée ce que je dépose dans sa panse. Les soixante-quinze dollars qu’en ont payé mes parents sont des miettes à côté des deux milles que commande aujourd’hui un Thermomix. Chaque année de service additionnelle du Moulinex – ou de mon téléphone (six ans au compteur) ou de la machine à café (vingt-trois) – me réjouit sans bon sens. L’automne dernier, le seizième depuis son acquisition, notre vieille Maatrix d’occasion a rendu les armes à notre grand regret. Elle nous manque toujours. Mises bout à bout, ces années de grâce doivent bien racheter, comme autant d’indulgences des curés d’antan, une fraction de mes sacs de chips, de mes flacons-doseurs d’hormones transdermiques et de mes tubes de coloration capillaire que n’acceptent pas les centres de tri. On gère son empreinte écologique et ses crises de conscience comme on peut.

Dans mes bons jours, j’éprouve pour ma propre carrosserie de bientôt soixante balais une satisfaction analogue à celle que m’inspire mon robot culinaire. Tous ces expédients rajeunissants que je n’ai de toute façon pas les moyens de m’offrir soulageraient-ils vraiment mes angoisses existentielles? Il ne s’écoule pas une semaine sans que dans mon fil d’actualité FB, une relation dégoupille une grenade en réagissant un peu fort devant la photo d’une star d’hier au visage anormalement lisse. Deux heures plus tard, je me retrouve décontenancée, non, troublée par la lecture des nombreux commentaires affligés de celles qui pleurent l’éclat éteint de leur jeunesse ou qui s’inquiètent de l’effet de ce genre de modèles sur leurs filles et leurs fils. Que ne leur enseignent-elles pas? Que n’ont-elles pas appris elles-mêmes? Le bagage, l’expérience et les savoirs acquis ne compensent-ils pas mille fois ce grain de peau serré, cette fesse rebondie et cette chevelure abondante? Si elles pouvaient déposer sur la table pour les examiner leur cœur riche et leur cerveau foisonnant de tout ce qu’elles ont vécu, compris, aimé, connu, mesureraient-elles la portée dérisoire (et éphémère) d’une injection payée à prix d’or?

Photo : Roxanne Ducharme

Je n’ai pas digressé. Un robot culinaire quarantenaire ou une peau vieillissante, c’est pareil. Ni l’un ni l’autre n’attire le regard d’autrui, l’envie ou le désir. L’un comme l’autre n’intéressent guère la croissance, l’économie de marché et le besoin d’étouffer le doute ou, pire, la crainte d’avoir raté sa carrière, son couple, l’éducation de son enfant, sa vie. De même, préparer un pesto, une fournée de biscuits ou une confiture ne fait pas rouler l’économie. Se bercer du chant des oiseaux non plus, mais il me semble que ça console davantage qu’une shot de botox. Toujours sur le plan économique, lire rapporte un peu plus, et comme l’écrit si joliment Dominique Fortier dans ses Ombres blanches, « ouvrir un livre, c’est se retrouver au-dehors (de soi, du monde qui nous entoure) en même temps qu’au plus près des êtres et de ses propres secrets, par le prodige de cet autre monde inventé ou sauvé du temps ». Lire me semble un bien meilleur remède à la nostalgie de sa jeunesse enfuie.

Je n’ai pas d’argent à consacrer à un Thermomix ou aux services à la carte d’un dermatologue arriviste. Heureusement que j’aime les idées et les choses qui durent, aussi abîmées soient-elles et malgré leur éclat perdu. Elles me consolent de toutes celles qui flanchent, meurent ou finissent dans nos sites d’enfouissement véritables ou imaginés.

6 réflexions sur “Les choses qui durent

  1. Toujours pertinentes et agréables à lire, tes capsules Vie quotidienne, chère Johanne. En te lisant j’ai repensé à ce terriblement documentaire intitulé Je te salue sal… que je suis allé voir samedi. J’ai appelé Marie-Noëlle pour m’assurer que ses 2 ados sont bien avertis de la réalité de la cyberintimidation. Ton homme pourrait s’ouvrir une shoppe de réparations de petits électroménagers, il aurait une clientèle ! Amitiés, Joie

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  2. J’en ai un pareil, ça et un petit percolateur chromé bombé que feue ma belle-mère avait acheté avec des timbres “Gold Star”, il fait encore un excellent café mais pas elle, ni sa fille hélas. Le plus drôle c’est que mes enfants ont tous un oeil dessus. Content que tu reprennes la plume de temps en temps.

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  3. Une photo récemment publiée sur une page Facebook des souvenirs de Longueuil montrait la devanture d’un commerce que j’ai bien connu dans mon enfance : le réparateur de télévisions. Combien de fois mon père a-t-il apporté son gros mastodonte à réparer? Mais chaque fois, M.Boucher nous retournait notre TV en parfait état de marche. Aujourd’hui ? On se fait dire qu’il revient moins cher d’acheter une nouvelle télé que de faire réparer. Mais personne ne semble songer que les coûts d’une telle pratique sur l’environnement sont faramineux. Et purement scandaleux.

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