Les ailes du désir

Ce matin, l’appel de la corneille m’a réveillée.

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Plus sommaire qu’un chant, mais moins terrible qu’un cri, l’appel de la corneille en janvier me rappelle qu’il reste en ville des oiseaux que l’hiver ne chasse pas. Depuis mon perchoir du centre-ville, je n’entends jamais les mésanges, toujours de bonne humeur, ni les merles de plus en plus nombreux à passer l’hiver ici, mais guère bavards avant le printemps. Il me reste les corneilles qui, depuis la rue Hillside, semblent dire : «Viens! Viens jouer dehors!» En attendant le retour des autres, je me rabats sur ceux que mon téléphone libère tous les matins, pour me réveiller.

[J’ai souvenir d’un jeune moineau que sa mère avait abandonné, sans doute au terme d’une leçon de vol aussi stérile qu’exaspérante. Roger – c’est le nom que je lui donnai – n’arrivait même pas à s’élever du sol, pauvre tit pit. Dépourvu de beauté, de talent et d’habiletés essentielles, il n’avait pas, c’est le moins qu’on puisse dire, beaucoup d’avenir. Après l’avoir bichonné tout l’après-midi, nous l’avons laissé à son sort, et un chat a dû en faire son programme de fin de soirée.]

Illustration : Anxious Bird Person, Jon Carling.

Les oiseaux m’aident à traverser l’hiver, même les migrateurs, dont je guette le retour. C’est sans doute pour mieux tromper leur absence que j’ai voulu lire Nos oiseaux (Marchand de feuilles), ce livre d’Éric Dupont qu’a magnifiquement illustré Mathilde Cinq-Mars. Devant le nom de l’auteur et celui de l’éditeur, j’ai sottement pensé que l’ouvrage aux dessins fantaisistes était destiné aux lecteurs habituels de Dupont.

Une fois revenue de ma surprise, j’ai fait comme tous les enfants du monde et dégusté une ou deux planches chaque soir avant de dormir. À la page vingt, consacrée à la paruline masquée, j’avais déjà oublié que l’âge du public cible était nettement inférieur au mien quand j’ai lu : « Est-ce que tu connais quelqu’un qui se trouve beau? » Euh, c’est quoi, ces manières? (J’ai expliqué ici mon penchant marqué pour le « vous ».) Puis ça m’est revenu. En tout cas.

On nourrit tellement d’espoirs au lendemain d’un coup de foudre littéraire! L’espérance est rarement récompensée. Après m’être égarée sur La route du lilas, mes attentes à l’égard de Nos oiseaux étaient grandes comme ça. J’ai lu tout le livre dans un état de dissonance cognitive, partagée entre mon amour des oiseaux, mon immense besoin de ravissement et mon incapacité à le trouver. La vie n’est pas facile tous les jours, j’imagine, pour les auteurs d’un premier best-seller.

À la page soixante-dix-huit de Nos oiseaux, j’ai appris que l’un de mes préférés est l’engoulevent d’Amérique. Comme tous les ornithologues amateurs, j’associe mes premières rencontres aviaires à des moments bien précis. Depuis plus de vingt ans, l’engoulevent d’Amérique était pour moi « l’oiseau du Plateau » parce que je ne l’ai jamais entendu ailleurs que dans le quartier qu’habitait mon Beau à l’époque de nos premières amours. Je suis donc heureuse de pouvoir enfin mettre un nom sur cet oiseau que je n’ai jamais vu, quoique j’ai solidement roulé des yeux en lisant la description qu’en fait l’auteur. Comment, « il aime les banlieues »?! Comment, son « cri nocturne glace le sang »?! Le cri de l’engoulevent me parle d’amour, de nouvelle vie et de douceur estivale. Je m’en ferais une playlist n’importe quand : Engoulevent de juin. Engoulevent perdu. Engoulevent de fin d’été. Engoulevent d’après-souper sur la terrasse. Engoulevent de pleine lune. Engoulevent et confidences. Engoulevent sur l’oreiller. Des goûts et des couleurs, on ne discute pas, et j’ai donc mis Nos oiseaux entre de plus jeunes mains que les miennes. Je sais qu’il sera source de grandes joies.

Pour combler ma faim inassouvie, j’ai renoué avec le merveilleux site de L’Oiseau son. Il n’y a pas plus efficace pour se replonger au mois de juin, même de sous la couette. Rien ne me fait mieux oublier le difficile qu’un chœur de huards à la brunante ou qu’un bruant chanteur enregistré dans le parc du Bic. Je m’y vois sur le champ… là ou dans la balançoire chez mon amie Josée, c’est pareil : le bonheur ne se compte pas en kilomètres. En attendant le printemps, il me reste les corneilles citadines.  

* * *

Les oiseaux qui m’entourent de loin

C’est fou comme l’objet de nos pensées, dès qu’il s’y installe, trouve tous les moyens d’y rester. Depuis que j’ai commencé ce billet, le cosmos (qu’on appelle aussi le hasard) s’emploie à alimenter ma réflexion. Partout. Tout le temps. C’est peut-être parce que ces temps-ci, j’envie aux oiseaux leur liberté, leur insouciance et leur capacité à voler vers d’autres cieux, à quarante ou quarante mille kilomètres d’ici.

Il fallait bien le rézo de Zuckerberg pour m’apprendre que l’une de mes connaissances possède un chalet au lac Miller, près du village de Racine, dans les Cantons de l’Est. J’ai connu au lac Miller des heures de grand bonheur, même si le plan d’eau est tout petit. À l’époque, du moins, il l’était trop pour ce couple de huards venus «l’essayer» un jour de 1997. On dit qu’ils ne s’installent pas n’importe où et préfèrent les lacs de plus de vingt hectares et ceux constellés d’îles. Si j’étais courtière en chalets, j’en ferais un argument de vente. Heureusement, le lac Miller attire bien d’autres espèces.

Vidéo et photo des gros-becs du lac Miller : François Philibert-D.

11 réflexions sur “Les ailes du désir

  1. Chère Johanne,
    Quel plaisir de te lire et que de souvenirs évoqués, des chants des carouges associés aux premières sorties en souliers de cuir patant de mon enfance, aux huards du soir de mon camp de chasse, un gros merci de me garder sur ta liste d’envoi. Tes textes me ravissent touhours autant.

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      1. Le phénomène n’a pas encore atteint l’Abitibi. J’y étais en début d’automne et il y avait bien encore 3 Frédéric. La femelle moderne doit résister au nouveau chant et le mâle doit continuer de la charmer avec le classique. Merveilleux, l’Abitibi!

        Aimé par 1 personne

  2. Salut Johanne, je suis allée sur le site Oiseau son, vraiment cool! Ici, j’attend toujours pour le rouge-gorge cela me dit qu’il est temps de penser à mon jardin.
    Bon texte, à bientôt

    Marie

    Aimé par 1 personne

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