Portrait (1)

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Suzette Lavoie était un format réduit tout en nerfs et en tendons. Je ne comptais pas un an d’ancienneté aux cuisines de l’hôpital quand elle y fit son entrée au même titre que moi: aide en alimentation. Le regard torve, les mâchoires serrées, les gestes courts, mais précis, elle paraissait plus vieille que son âge, du moins à mes yeux de dix-huit ans. Son allure de roquet toujours prêt à en découdre compensait toutefois les années qu’on pouvait lui donner. J’imagine qu’il lui avait fallu du cran pour élever seule et sans éducation particulière deux enfants dont elle ne se plaignait jamais.

Contrairement à moi et à la plupart de mes collègues étudiants, qui nous habillions avec les moyens du bord, Suzette était tirée à quatre épingles et portait uniforme et chaussures règlementaires en tout temps. Le vert tendre et le rose de ses tenues en polyester ne parvenaient toutefois pas à atténuer son air malcommode. Suzette avait pourtant un grand cœur. Si je l’ai vue rire à s’en taper les cuisses aux dépens d’un superviseur ou d’une collègue qui lui tombait sur les nerfs, le sourire ne faisait pas partie de ses habiletés sociales. Même quand elle vous saluait, Suzette donnait l’impression d’avoir un cure-dent coincé dans la gorge.

L’énergie que Suzette déployait convenait parfaitement au poste « des viandes », auquel on l’affectait plus souvent qu’à son tour. Lorsqu’elle déposait l’assiette principale dans chacun des plateaux qui défilaient sur sa droite, Suzette ne traînait pas, n’éclaboussait jamais et se trompait rarement. Sitôt que sa cuillère ou ses pinces touchaient le fond d’un plat de service, elle aboyait sa requête assez fort pour que les cuisiniers, planqués autour des friteuses, interrompent leur conversation sur-le-champ :

– ÇA VA ME PRENDRE DE LA SAUCE !

– J’AI PLUS DE STEAK !

– UNE OMELETTE DEUX ŒUFS !

Quand Suzette officiait au service des viandes, l’employé assigné aux légumes — la station juste derrière la sienne — n’avait aucune excuse pour ralentir la cadence. Servir une portion de patate en spray et une cuillerée d’épinards détrempés était une formalité, comparée à la gestion du jambon à l’ananas, du pâté au saumon/sauce aux œufs ou du poisson à la Dugléré, que Suzette appelait « poisson digéré ».

– ÇA VA ME PRENDRE DU POISSON DIGÉRÉ !

Pour tout dire, avec Suzette « aux viandes », nous savions qu’il n’y aurait pas de retard et que nous serions tous libérés à l’heure. Pour cette seule raison, elle méritait notre respect collectif.

À la chambre à vaisselle, elle était tout aussi imbattable pour vider le contenu des assiettes qu’elle avait remplies une heure plus tôt. Bing, bang, tassez-vous de là. Si son voisin de gauche tardait trop à ramasser les couverts, Suzette le faisait à sa place ou s’occupait à autre chose pour accélérer le chargement du convoyeur et prendre sa pause au plus sacrant.

C’est bien parce qu’elle s’acquittait de sa tâche sans traîner que la chef de service lui collait régulièrement un dégât à éponger ou des comptoirs propres, mais bariolés, à astiquer. Suzette obtempérait en pinçant les lèvres, sans jamais protester. Sa docilité, confinant parfois à la servilité, ne cessait de m’étonner puisque quiconque l’avait côtoyé à la chambre à vaisselle ou à la table du midi connaissait son vocabulaire liturgique et la verdeur de ses propos.

À la pause, Suzette libérait, avec chaque bouffée des cigarettes Peter Jackson qu’elle grillait à la chaîne, toute la mauvaise humeur accumulée au cours des heures précédentes. Les pauses et l’heure de lunch se consumaient à maugréer et médire des supérieurs immédiats, des infirmières et des médecins impolis qui défilaient à la cafétéria ; même la haute direction de l’établissement y passait. Comme une Sybil à la personnalité dissociée, Suzette relatait par le menu les incidents dont elle avait été témoin à la cuisine en s’attribuant des répliques et des interventions tout droit sorties de son imagination. J’étais parfois choquée de l’entendre arranger à sa manière une anecdote que j’avais vue de mes yeux. Je ne l’ai toutefois jamais trahie, puisque son récit était bien plus divertissant que la réalité. En fait, j’étais déçue quand nos quarts de travail ne coïncidaient pas. Son intolérance à l’égard des lambins, des geignards et des parfaits me la rendait sympathique.

Comme de nombreux autres collègues titulaires d’un poste régulier à temps plein, Suzette ne parlait jamais de sa vie hors les murs de l’établissement. J’ai mis des années à comprendre que si elle en parlait si peu, c’était peut-être parce qu’il n’y avait rien à en dire, et que ce rien servait de combustible à sa colère. Si une autre étoile que la sienne avait brillé sur son berceau, qui sait si Suzette n’aurait pas été écrivaine, avocate ou entrepreneure?

Le congé des fêtes ramène invariablement à ma mémoire le souvenir des cuisines de l’hôpital. Je me demande parfois ce que Suzette est devenue. En supposant que la vie l’ait prématurément vieillie et qu’elle avait quarante-cinq ans à l’époque, elle en aurait aujourd’hui près de quatre-vingts-cinq. Je lui souhaite d’avoir connu un grand âge plus doux, à bichonner un ou deux petits-enfants, et que sa colère se soit éteinte avec la retraite ou sa dernière cigarette.

 

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