Nous partirons*

Par les temps immobiles que nous traversons, la moindre balade en voiture relève de l’aventure. Il suffit de franchir un pont, n’importe lequel, pour que déjà, le regard se mette à voir loin et le cœur, à picoter.

Ce matin, avec mon Beau, on a pris la clé de nos champs gelés. On en a fait le tour en pas longtemps, en empruntant les traces de motoneige qu’y font des locaux en quête de déconfinement. Dans les fossés, le phragmite increvable nous fera damner un jour, mais pour l’instant, je le trouve poétique contre le blanc de l’hiver. Au bout de la terre, le dénivelé qui borde le ruisseau a dû en voir de toutes les couleurs. À preuve, les gens du coin l’appellent le « ruisseau aux fesses ». Asséché en juillet, il doit bien résonner du chant des rainettes en mai et du roucoulement des ados amoureux dès le début des vacances.

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En cette ère de dézonage à gogo, j’aime penser que nous avons sauvé la mise de ce grand pré montérégien. Trop modeste pour l’agriculture industrielle et trop vert pour les promoteurs immobiliers, il s’étend sur quatre hectares devant le terrain où nous comptons bien écouler nos vieux jours et les années qui les précéderont. Avec des amis qui, comme nous, souhaitent conjuguer la solidarité simple à l’autonomie du subjonctif, l’idée d’ériger nos maisonnettes écoénergétiques à proximité les unes des autres, à distance ferroviaire de la métropole et à trois coins de rue du village nous a plu.

L’exercice nous force à la patience, à la diplomatie et à l’empathie. En mode virtuel depuis mars 2020, nous poursuivons notre ouvrage collectif, une maille et un point de croix à la fois. Les obstacles sont plus surmontables à sept, parlez-en au Groupe du même nom. Nous cherchons toujours l’Emily Carr ou le Tom Thomson qui donnerait à notre clan sa parfaite rondeur, mais contrairement au Groupe des sept, le nôtre ne manque pas de femmes. Et puisque la science nous prête une plus longue espérance de vie, j’aime penser que je ne serai pas seule pour regarder l’aube sur le Rougemont. Ne le prenez pas personnel, les Beaux.

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La terre est patiente, disait Falardeau. Les étapes et les mois qu’il nous faut encore traverser ne m’empêchent pas d’imaginer la nôtre, telle que nous la rêvons, foisonnante et verte ou endormie sous la neige, au grand soleil des jours bons ou mauvais qui nous attendent.

Et puis un matin lointain, nous sortirons par l’horizon*.

 

* J’emprunte à Félix Leclerc les premiers et derniers mots de ce billet, et à Louis-Jean Cormier l’énergie de sa réinterprétation.

7 réflexions sur “Nous partirons*

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