Les étranges du deuxième

Aujourd’hui, nos nouveaux voisins du dessus emménageaient. Comme tous les gens de leur âge — c’est-à-dire la fin de la vingtaine —, ils avaient réquisitionné amis et parents proches pour hisser à l’étage électros, matelas et bureaux. Nous avons fui le branle-bas de combat en sortant de la ville pour la journée.

À notre retour, vers 21 h 30, les voix des déménageurs s’échappaient de la fenêtre ouverte du deuxième. Dans la cage d’escalier, les vibrations de basses et de ténors donnaient l’impression qu’ils étaient cent. Cette désagréable impression que des Wisigoths ont envahi mes terres. Assis devant le bulletin de nouvelles qui relatait les plus récentes sottises de Trump, nous ne pouvions ignorer l’animation et les clameurs au-dessus de nos têtes. Vers 23 h, nous nous sommes repliés dans notre chambre en fermant la porte.  IMG_3111

Louer à des inconnus une partie de l’immeuble qu’on habite est une expérience anxiogène. Comment se comporteront-ils, ces gens à qui je viens de remettre les clés de ma caisse de retraite? Dans la plupart des immeubles construits au siècle dernier, les planchers et les murs qui délimitent le territoire des voisins n’offrent pas l’insonorisation du béton ou de la mousse d’uréthane modernes. On vit toujours un peu avec ses voisins. Parfois trop. Le jeune couple qui a précédé les nouveaux locataires était gentil et recevant. Surtout recevant. Leur pièce à tout faire, située au-dessus de notre chambre, fut occupée tour à tour par une sœur cadette texteuse à gogo, puis, l’été venu, par les parents autrement installés en Floride. Le printemps dernier, un frère venu de Chine et sa nouvelle dulcinée insomniaque y élisaient domicile pour deux mois. On n’interdit pas à ses voisins de recevoir des visiteurs qui s’incrustent, mais on peut regretter de les avoir choisis pour voisins.

Bien qu’ils aient commencé leur carrière, les remplaçants ne semblent pas sur le point de fonder une famille. L’un d’eux travaille de nuit et dort au-dessus de mon bureau. Il découvrira bientôt combien la traduction et l’écriture sont des activités paisibles. L’autre, représentant d’une start-up, commence toutes ses interactions par Bonjourçavabien? Comme les types qui appellent Paul Arcand durant la dernière demi-heure de son émission. Un serveur de restaurant me l’a déjà servie alors que je répondais à son appel. J’ai eu envie de dire « Non » et de raccrocher. Mais puisque c’était la confirmation de ma réservation, je me suis félicitée d’avoir résisté à la tentation.

Les nouveaux locataires ne risquent pas d’avoir froid cet hiver, si j’en juge par leur densité corporelle et le fait qu’ils ont laissé la fenêtre du salon grande ouverte toute la nuit, alors qu’on annonçait 6 °C. Pourvu qu’ils la ferment cet hiver. (Cette dernière phrase peut prendre toutes sortes de sens.)

J’ai dormi par intermittence jusqu’à ce que mes voisins décident de faire pareil, vers 2 h. Quand j’ai éteint, autour de minuit, j’avais le cœur serré et un peu trop haut dans la gorge. Assez pour faire vibrer ma corde hypocondriaque. Pendant que je tentais de me rappeler les symptômes de l’infarctus au féminin, je surveillais la respiration de mon beau en espérant que les cris occasionnels du deuxième ne le réveillent pas. Je préfère vivre ce type d’anxiété seule qu’à deux.

Ce matin, l’un des deux colocs — celui qui ne dort pas le jour — est venu s’excuser du bruit de la veille et promettre que ça ne se reproduirait pas*. Ils sont peut-être bruyants, mais au moins, ils sont polis.

 

 

*[En fait, ça s’est reproduit presque tous les soirs pendant neuf mois, au terme desquels ils sont retournés vivre chez leurs parents. Les pauvres.]

 

Laisser un commentaire

Entrer les renseignements ci-dessous ou cliquer sur une icône pour ouvrir une session :

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l’aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s