Le plus beau des sentiments

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J’ai des amitiés de longue date et des amitiés de très, très longue date. J’ai tissé la plus vieille, telle une tapisserie d’Aubusson, pendant des années. Elle enrichit ma vie depuis maintenant quarante-deux ans. J’aime parfois me reporter dans cette lointaine cour d’école et imaginer notre tête de préadolescente si un esprit passant pas là nous avait dit qu’on célèbrerait nos cinquante ans ensemble. Du haut de nos douze ans, nous n’aurions sans doute pas mesuré la hauteur de l’exploit.

J’entretiens des amitiés de longue date dont le fil ne s’est jamais rompu malgré la distance et les longs silences qui séparent nos réunions. Nous nous retrouvons comme nous nous étions laissées : qu’est-ce qu’on disait déjà ? Ah oui, voilà… Le naturel qui enveloppe ces relations m’émeut toujours : les années ont poncé le piquant de nos épines et aminci nos armures; nos épreuves respectives nous ont adouci le caractère, ouvert le cœur et décillé les yeux. Il n’y a rien à en dire, mais on n’en pense pas moins. On se retrouve dans la joie, comme étonnés d’avoir tenu le coup, conscients de notre chance.

Les amitiés nouvelles, surtout lorsqu’elles vibrent comme un diapason, relèvent de sentiments proches de l’amour. La maturité aidant, on sait en apprécier la rareté et la pureté. Ce n’est pas un hasard, je crois, si presque toutes mes amitiés récentes ont fleuri dans le terreau du chant choral. Chanter à quatre voix, c’est non seulement créer de la beauté collective, c’est aussi se rendre vulnérable, prêter flanc à la critique, devenir témoin du tumulte inattendu dans le cœur de l’autre, se reconnaître dans l’émotion commune que produisent les mots et la musique des voix.

Les amitiés que l’on perd sont comme des adultères. Des blessures internes ou des fractures mal reprises, que les mauvais jours ravivent. Autant les amitiés nouvelles nous étonnent et nous ravissent, autant certaines amitiés perdues nous déboussolent. Contrairement aux mauvais choix amoureux, qu’on finit tôt ou tard par imputer à une erreur de jeunesse, à un tsunami de dopamine, voire à une carence affective non réglée, l’amitié est censée reposer sur du solide. On ne perd pas la tête par amitié, pas plus qu’on ne chamboule sa vie et celle de ses proches pour un nouvel ami. L’amitié s’installe par apprivoisement mutuel. Elle résiste en principe aux malentendus et aux disputes occasionnelles. Je me suis toujours demandé pourquoi on fait un tel fromage de la Saint-Valentin alors qu’aucune journée de l’année ne célèbre vraiment l’amitié. C’est peut-être justement parce que celle-ci n’a que faire d’une journée commanditée par Visa ou Tim Horton, alors que l’amour est une proie si facile.

On finit toujours par se remettre de nos échecs amoureux, mais on ne se console jamais tout à fait des amis perdus.

 

Photo: Uppity Rib, Creative Commons.

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